Je tirai le feuillet plié en trois. À la lumière faible des réverbères de l’autoroute qui balayaient l’habitacle à intervalles réguliers, je parvins à déchiffrer les premières lignes manuscrites écrites d’une écriture tremblante — l’écriture du notaire mourant :

« À celui qui porte le nom de Julien Moreau,

Si cette lettre vous parvient, c’est que le secret de la clinique de Genève a éclaté. Mais sachez que la vérité que la famille Valette cherche à imposer est une imposture.
En 1994, Hélène Valette n’a pas donné naissance à des jumeaux. Elle a donné naissance à un enfant mort-né.
Désespérée de ne pas pouvoir offrir un héritier à son père qui menaçait de la déshériter, elle a acheté deux bébés nés la même nuit dans le service clandestin de la clinique : les enfants d’une jeune réfugiée politique sans papiers, abandonnée de tous.
Vous et Adrien n’êtes pas des Valette. Vous n’êtes les fils de personne dans cette dynastie. Hélène a gardé l’enfant le plus vigoureux en apparence — Adrien — et a revendu le second — vous — pour couvrir ses traces et rentabiliser son secret.
Mais il y a pire : la maladie d’Adrien n’est pas génétique. C’est le résultat d’un traitement expérimental que la famille lui administre depuis l’enfance pour masquer l’absence de lien du sang lors des tests d’héritage.
Votre vraie mère n’est pas Hélène Valette. Votre vraie mère s’appelait Elena Vancea. Et elle recherche ses fils depuis trente ans. »

Chapitre V : Le Piège se Referme
Le choc me coupa littéralement le souffle.

Je retins un cri. Je relus les lignes trois fois.

Hélène Valette n’était pas notre mère. Elle était notre bourreau à tous les deux. Elle avait volé deux bébés à une femme vulnérable, avait simulé une maternité pour préserver sa fortune, avait élevé Adrien comme un cobaye et un trophée, et m’avait rejeté comme une pièce de monnaie usagée. Et aujourd’hui, elle s’apprêtait à détruire le seul survivant sain pour maintenir la grande illusion de sa vie.

Je me tournai lentement vers Adrien.

Il avait les yeux ouverts. Il me fixait. Il avait vu ma réaction. Il avait vu le papier dans ma main.

« Qu’est-ce que c’est ? » chuchota-t-il, la voix faible.

Je ne répondis pas par des mots. Je lui tendis le papier.

« Lis », dis-je simplement.

Adrien hésita, puis prit le feuillet. Il le déplia. À la lumière intermittente, ses yeux parcoururent les lignes. Je vis son visage changer. La pâleur naturelle de sa peau devint livide, presque cadavérique. Ses mains se mirent à trembler violemment.

« Non… », murmura-t-il, les ténoirs de son enfance remontant d’un coup à la surface. « C’est impossible… Maman… elle m’aime… elle a tout fait pour moi… »

« Elle t’empoisonne, Adrien ! » chuchotai-je avec une intensité désespérée pour ne pas attirer l’attention d’Hélène à l’avant. « Les traitements qu’elle te force à prendre… ce ne sont pas des soins ! C’est ce qui te détruit ! Elle a inventé cette maladie pour justifier le besoin d’une greffe et détruire le dernier témoin : moi ! Nous sommes frères, Adrien. Vrais frères. Mais nous ne sommes pas ses fils ! »

À l’avant, Hélène se retourna brusquement, intriguée par nos chuchotements.

« Qu’est-ce qui se passe là-derrière ? » demanda-t-elle, son regard soupçonneux balayant la banquette arrière.

Adrien replia précipitamment la lettre et la serra contre sa poitrine. Pour la première fois de sa vie, il mentit à la femme qui l’avait élevé.

« Rien », dit-il, la voix tremblante mais ferme. « Je… j’ai une crise de douleur. J’ai besoin de mes comprimés. »

Hélène soupira d’agacement. « Nous serons à la clinique dans vingt minutes. Prends ton calme, Adrien. Tout ceci sera bientôt derrière nous. »

Elle se rassit convenablement.

Adrien me fixa. Dans ses yeux, la soumission et la peur avaient laissé place à quelque chose de nouveau : une étincelle de lucidité terrifiée, mais furieuse. Il s’approcha de moi et me murmura à l’oreille :

« Le chauffeur et le garde à l’avant… ils sont armés. Mais dès que la voiture franchira les grilles de la clinique de Lausanne, nous serons dans le sous-sol sécurisé. Le docteur Vanech est un complice. Si nous y entrons, nous n’en sortirons jamais. »

« Alors qu’est-ce qu’on fait ? » demandai-je.

« À trois kilomètres d’ici, il y a le poste de péage de la frontière », répondit Adrien. « La voiture va devoir ralentir considérablement. C’est notre seule chance. »

Chapitre VI : La Ligne de Fracture
La berline noire s’engagea sur la voie réservée du péage autoroutier. Les feux rouges et jaunes de la station balayaient le pare-brise. Le chauffeur ralentit, ramenant la vitesse du véhicule à moins de vingt kilomètres par heure.

« Maintenant », chuchota Adrien.

Il n’hésita pas. Utilisant le peu de forces qui lui restaient, Adrien se jeta en avant par-dessus le siège passager et aggrippa violemment le volant, le tirant vers la droite de toutes ses forces.

Le chauffeur poussa un juron, surpris par l’attaque. La lourde berline dévia brutalement de sa trajectoire et vint percuter le plot de sécurité en béton du péage dans un fracas étourdissant de métal froissé et de plastique brisé.

L’airbag du conducteur s’déploya dans un bruit d’explosion.

Secoué par l’impact, mais protégé par ma ceinture de sécurité, je n’attendis pas une seconde. Je déverrouillai la portière arrière et me jetai hors du véhicule.

« Adrien ! Viens ! » criai-je en attrapant mon frère par le bras pour l’extraire de l’habitacle enfumé.

Hélène, le visage en sang à cause de l’impact contre le tableau de bord, hurlait des ordres hystériques au garde du siège passager. « Arrêtez-les ! Ne les laissez pas sortir de la zone ! »

Le garde tenta d’ouvrir sa portière, mais celle-ci était bloquée contre le muret de béton.