Lorsque mon regard croisa le sien, le monde s’arrêta de tourner.

C’était comme se regarder dans un miroir déformant. Il avait mes traits, mes yeux gris, la même ligne de mâchoire. Mais son visage était d’une pâleur maladive, ses pommettes creusées par la souffrance, et son regard empreint d’une amertume profonde.

Adrien. Mon frère jumeau.

« Bonjour, Julien », dit Hélène Valette d’une voix calme, presque suave, totalement déconnectée de la violence de la scène. « Il aura fallu beaucoup de temps et d’efforts pour que notre famille soit enfin réunie sous le même toit. »

« Vous n’êtes pas ma famille », crachai-je en essayant de me libérer de la prise du garde. « Vous êtes une monstre. Vous avez tué la femme qui m’a élevé ! »

Hélène jeta un coup d’œil méprisant à mon père, qui gisait au sol, luttant pour retrouver son souffle.

« Une tragique erreur de parcours », répondit-elle sans l’ombre d’un remords. « Cet homme et sa femme avaient accepté un contrat. Ils ont été payés généreusement pour vous offrir un foyer temporaire. Mais lorsque le moment est venu de respecter les clauses et de nous restituer ce qui nous appartenait pour sauver la vie de ton frère, ils ont fait preuve d’une sentimentalité absurde. Ils ont tenté de faire chanter ma famille. »

« Tu mens ! » hurla mon père depuis le sol. « Tu as tenté de l’assassiner ! »

Hélène fit un léger signe de la main, et l’un des hommes assena un coup de pied dans le flanc de mon père, le réduisant au silence dans un gémissement de douleur.

« Arrêtez ! » criai-je, le cœur au bord des lèvres. « Laissez-le ! »

Adrien, qui était resté silencieux jusqu’alors, fit un pas en avant. Il me fixa intensivement. Sa respiration était lourde, coupée par une toux sèche.

« C’est donc toi… », murmura Adrien. Sa voix était plus grave que la mienne, altérée par la maladie. « Le frère fantôme. Celui qui a eu droit à une vie normale, au grand air, sans hôpitaux, sans traitements expérimentaux, sans la pression constante de devoir porter le nom des Valette. »

« Une vie normale ? » répliquai-je avec fureur. « J’ai grandi dans le mensonge ! Mon père — le SEUL homme que je reconnais comme mon père — a passé vingt ans enfermé dans la peur et le deuil à cause de votre famille ! »

« Assez de sentimentalité », interposa Hélène en consultant une montre en or à son poignet. « Le temps presse. Le docteur Vanech nous attend à la clinique de Lausanne. Le protocole de prélèvement est prêt. Julien, tu vas venir avec nous gentiment. Si tu coopères, je m’assurerai que cet homme acheve ses jours sans autre incident. Si tu refuses… il ne quittera jamais cette maison vivant. »

Je fixai cette femme. Aucun amour maternel n’existait en elle. Seulement un instinct de conservation dynastique obsessionnel. Adrien n’était pas seulement son fils ; il était l’héritier unique de son empire. Et moi, je n’étais qu’un composant biologique de rechange qu’elle avait mis de côté trente-deux ans plus tôt.

Chapitre IV : Le Poids du Sang
La menace qui pesait sur mon père était absolue. Je savais que les hommes d’Hélène n’hésiteraient pas une seconde à le tuer et à maquiller sa mort en crise cardiaque ou en cambriolage qui a mal tourné.

Je regardai mon père, puis mon frère.

Adrien semblait partagé entre la rancœur et une forme de honte larvée. Il ne soutenait pas entièrement le regard impitoyable de sa mère, mais la peur de la mort le rendait complice de sa cruauté.

« D’accord », dis-je en desserrant mes muscles. « Je viens avec vous. Mais laissez mon père. Prenez-moi, et jurez qu’il ne sera plus jamais approché par vos hommes. »

« Julien, non ! » hoqueta mon père en essayant de se relever. « Ne fais pas ça ! Ils ne te laisseront jamais repartir ! »

« Il a fait son choix », déclara Hélène avec un sourire froid. « Les hommes sages savent reconnaître les batailles perdues d’avance. »

Elle fit un signe à ses gardes. Celui qui me maintenait me poussa vers la sortie. Alors que je passais à côté d’Adrien, je m’arrêtai un quart de seconde. Nos regards se croisèrent à nouveau.

« Tu es prêt à tuer ton propre frère pour gagner quelques années de vie ? » lui chuchotai-je.

Adrien baissa les yeux, le visage contracté par une grimace de souffrance, mais il ne répondit rien.

On m’emmena à l’extérieur et on me fit monter à l’arrière d’une berline noire aux vitres teintées. Hélène prit place à l’avant, tandis qu’Adrien s’assit à côté de moi. Le moteur vrombit, et la voiture s’arracha de l’allée en gravier, laissant derrière elle la maison de mon enfance, mon père étendu sur le sol, et trente ans d’illusions volées en éclats.

Pendant le trajet qui nous menait vers la frontière suisse, le silence dans l’habitacle était asphyxiant.

Je sentais toujours sous ma veste l’enveloppe blanche que j’avais réussi à conserver sans que les gardes ne s’en aperçoivent lors de ma saisie rapide. Mes doigts la palpèrent discrètement.

Que contenait vraiment cette lettre ? Mon père avait parlé d’une confession d’Hélène. Mais pourquoi l’avoir intitulée : « À ouvrir le jour où Julien découvrira qu’il n’est pas notre fils biologique » avec cette phrase additionnelle : « Si tu lis cette lettre, c’est que ta vraie mère t’a retrouvé » ?

Si Hélène était ma mère biologique… pourquoi la lettre parlait-elle de ma « vraie » mère comme si c’était une tierce personne ?

Une pensée terrifiante germas dans mon esprit.

Et si le mensonge était encore plus profond ? Et si la version des faits que mon père avait reconstituée n’était elle-même qu’une pièce incomplète du puzzle ?

Profitant du fait qu’Adrien semblait somnoler sous l’effet de sa médication et que la nuit tombait, je glissai ma main sous ma veste. Je déchirai silencieusement le bord de l’enveloppe en papier épais.