« Cet argent m’était dû ! » a-t-elle craché avec une mauvaise foi stupéfiante. « Papa voulait que ses deux filles soient sur un pied d’égalité ! Il t’a aidée pour tes premières études de droit, et moi j’ai dû me débrouiller seule ! C’était mon avance sur héritage ! De toute façon, ces gens sont là, le contrat est signé, la loi te force à honorer les engagements pris en ton nom ! Tu ne peux rien faire ! »
Marcus a alors fait un pas en avant, ajustant son manteau.
« Mademoiselle Samantha Vance, » dit-il d’un ton solennel qui fit baisser d’un cran la fureur de ma sœur. « Je vous conseille de mesurer chacun de vos mots. Tout ce que vous dites en cet instant est consigné par Maître Cassel, officier ministériel assermenté. »
Sam s’est tournée vers lui, les yeux exorbités.
« Marcus ? Qu’est-ce que vous faites là ? Vous étiez l’ami de notre père ! Vous devriez me soutenir au lieu de prendre le parti de cette ingrate ! »
« Votre père était un homme intègre, Samantha. Il n’aurait jamais toléré qu’une de ses filles devienne une délinquante de droit commun. »
Le mot a claqué comme un coup de fouet.
« Une délinquante ? Mais de quoi vous parlez ? »
« L’article 441-1 du Code pénal punit le faux et l’usage de faux de trois ans d’emprisonnement et de quarante-cinq mille euros d’amende. L’escroquerie commise en bande organisée ou avec préméditation relève de sanctions bien plus lourdes. Nous avons d’ores et déjà réuni les preuves des virements effectués sur votre compte bancaire personnel à la banque Saint-Honoré, ouvert il y a tout juste trois semaines sous une fausse appellation commerciale. »
Ethan, le fiancé de Sam, est devenu livide. Il a reculé d’un pas, regardant Sam comme s’il découvrait un monstre.
« Sam… » murmura-t-il, la voix chevrotante. « Tu m’avais juré que ta sœur était d’accord… Tu m’avais dit que vous aviez un arrangement financier pour couvrir le solde de notre propre traiteur au Grand Hôtel… »
« Tais-toi, Ethan ! » aboya Sam sans le regarder, fixant ses yeux furieux dans les miens. « Ne te mêle pas de ça ! »
« Il a pourtant tout intérêt à s’en mêler, » ai-je répondu calmement. « Parce que s’il a signé le moindre papier ou s’il a bénéficié de cet argent volé, il sera poursuivi comme coauteur de l’escroquerie. »
Ethan a levé les mains en l’air, paniqué, prêt à s’enfuir en courant. « Je n’ai rien signé ! Je n’ai rien vu ! C’est elle qui gérait tout le budget ! Je n’ai rien à voir avec ça ! »
« Espèce de lâche ! » a hurlé Sam en le frappant à l’épaule.
C’est à cet instant précis que le cortège officiel est arrivé.
Une somptueuse limousine d’époque blanche, suivie de quatre berlines allemandes étincelantes, s’est engagée dans l’allée côtière, se trouvant immédiatement bloquée par le chaos des camions de traiteur et des camionnettes de matériel.
Les portières arrière de la limousine se sont ouvertes. Un homme d’une soixantaine d’années, à la silhouette imposante, aux cheveux d’argent et au regard perçant, en est sorti avec lenteur. C’était Henri de Saint-Preux, l’un des banquiers d’affaires les plus influents du pays. Derrière lui est apparue une jeune femme vêtue d’une somptueuse robe de mariée en dentelle, le visage déjà baigné de larmes en voyant les grilles fermées, les camions en travers et l’ambiance de champ de bataille qui régnait devant la propriété.
« Qu’est-ce que cela signifie ? » tonna la voix puissante d’Henri de Saint-Preux en s’avançant vers nous d’un pas martial. « Madame Delacroix ! Pourquoi les invités sont-ils coincés sur la route départementale ? Pourquoi les grilles ne sont-elles pas ouvertes ? »
L’organisatrice s’est effondrée en sanglots, incapable d’articuler un seul mot intelligible.
Sam, dans un ultime sursaut de folie narcissique, a tenté de s’interposer avec un sourire mielleux qui sonnait faux à des kilomètres.
« Monsieur de Saint-Preux, ne vous inquiétez pas ! Un léger malentendu administratif avec une employée de maison récalcitrante… Nous allons régler cela en cinq minutes, je vous assure… »
« Samantha, tais-toi, » ai-je dit d’une voix si basse, mais si tranchante, que tout le monde s’est tu.
Je me suis avancée vers le banquier, tendant la main avec une politesse irréprochable.
« Monsieur de Saint-Preux. Je suis Madeleine Vance, associée principale chez Vance & Sterling Capital, et propriétaire unique du Domaine de Stonehaven. »
L’homme a plissé les yeux, reconnaissant instantanément mon nom dans le milieu financier où nous évoluions tous les deux. Son regard s’est durci, passant de la confusion à une froide lucidité.
« Madeleine Vance ? C’est vous qui possédez cette propriété ? Que se passe-t-il ici ? »
« Ce qui se passe, Monsieur, c’est que ma sœur cadette que voici, Samantha Vance, est une faussaire. Elle a monté une escroquerie de toutes pièces en se faisant passer pour la gestionnaire de ma demeure. Elle vous a loué ce domaine sans aucun titre de droit, a encaissé vos acomptes et vous a fait miroiter une cérémonie sur un terrain où elle n’a même pas le droit de poser le pied. »
Henri de Saint-Preux s’est tourné lentement vers Sam. La jeune mariée dans la limousine s’est mise à sangloter plus fort, réconfortée par sa mère qui regardait la scène avec horreur.
« Est-ce la vérité ? » demanda le patriarche d’une voix sourde, semblable au grondement du tonnerre avant la tempête.
Sam a dégluti difficilement. L’assurance arrogante qui la caractérisait s’est effondrée d’un coup, laissant place à une terreur brute.
« Monsieur de Saint-Preux… c’est… c’est une affaire de famille… Ma sœur veut se venger de moi… Elle pouvait très bien vous laisser célébrer ce mariage… Cela ne lui coûtait rien ! Elle fait exprès de tout gâcher par pure cruauté ! »