Deux berlines noires de luxe étaient garées derrière les camions. Près de la grande arche en pierre se tenait une femme d’une cinquantaine d’années, vêtue d’un tailleur en lin crème, parlant nerveusement dans un talkie-walkie, manifestement dépassée par les événements.
Lorsque ma voiture s’est engagée dans l’allée, tous les regards se sont braqués sur moi.
Je suis sortie du véhicule avec calme, fermant la portière d’un coup sec qui a résonné dans l’air marin. Au même moment, une berline grise s’arrêtait juste derrière moi. Marcus en est descendu, accompagné d’un homme grand et austère tenant une sacoche en cuir épais sous le bras : Maître Cassel, huissier de justice.
La femme au tailleur en lin s’est précipitée vers moi, le visage crispé par l’anxiété.
« C’est vous, Madeleine Vance ? Dieu merci ! Je suis Clara Delacroix, l’organisatrice. Vos agents de sécurité nous ont empêchés de franchir la grille principale. Les camions frigorifiques attendent depuis plus d’une heure avec des produits de haute gastronomie, les fleuristes doivent piquer les arches avant seize heures et les mariés arrivent avec leurs témoins dans moins de deux heures ! Qu’est-ce que c’est que ce désordre ? »
Je l’ai regardée sans un mot pendant un court instant.
« Madame Delacroix, » ai-je dit d’une voix posée mais ferme. « Vous êtes actuellement sur une voie privée sans aucune autorisation légale. Qui vous a donné l’accès à ce domaine ? »
La femme a écarquillé les yeux, sortant précipitamment une liasse de feuilles de son porte-documents.
« Votre gestionnaire ! Samantha Vance ! Nous avons signé un contrat en bonne et due forme il y a deux mois ! Un acompte de quinze mille dollars a été viré sur son compte professionnel, avec une caution de dix mille dollars versée hier matin. Elle nous a assuré que la demeure était mise à disposition dès midi ce vendredi ! »
Marcus s’est avancé d’un pas mesuré, ajustant ses lunettes.
« Madame, je suis Maître Marcus Vance, avocat de Mademoiselle Madeleine Vance, ici présente. Mon client est la seule et unique propriétaire légale du Domaine de Stonehaven. Aucune Samantha Vance n’a jamais été mandatée, autorisée ou employée pour gérer ce bien. Le contrat que vous tenez entre les mains est un faux intégral. La signature apposée au nom de ma cliente est une usurpation d’identité caractérisée. »
Un silence glacial a enveloppé le groupe. Les ouvriers qui déchargeaient des caisses de fleurs se sont arrêtés net. Madame Delacroix est devenue plus blanche que son tailleur en lin.
« C’est… c’est impossible. Samantha m’a montré les titres de propriété ! Elle portait le même nom que vous ! »
« Elle s’est servie de documents familiaux conservés dans l’ancien coffre de nos parents pour fabriquer cette supercherie, » ai-je répondu froidement. « Mais vous auriez dû vérifier le cadastre officiel avant d’engager la responsabilité de vos clients. En l’état actuel des choses, vous participez à une tentative d’intrusion illégale sur une propriété privée. »
« Mais… les mariés ! » s’est-elle écriée, la voix brisée par la panique. « Le père de la mariée est le directeur régional de la Banque Privée Atlantique ! Ils ont invité cinquante personnes d’une influence colossale ! Si cette réception n’a pas lieu, ma société est ruinée, et eux vont vivre le pire cauchemar de leur vie ! »
« Votre problème ne regarde pas ma cliente, » intervint Marcus avec sécheresse. « Maître Cassel est ici pour dresser un procès-verbal de constatation de flagrant délit. Si l’un de ces véhicules tente de forcer le passage ou si vos employés posent un pied au-delà de ces piliers, nous porterons plainte sur-le-champ pour violation de domicile avec circonstances aggravantes. »
À cet instant précis, une décapotable rouge flamboyante a surgi au bout de la route côtière dans un vrombissement assourdissant.
Les pneus ont crissé sur le gravier.
Sam a jailli de la voiture, vêtue d’une robe de créateur hors de prix, les cheveux parfaitement coiffés, mais les traits déformés par une rage folle. Derrière elle est descendu Ethan, son fiancé, l’air terrorisé, le regard fuyant comme un chien battu.
« Maddie ! » a hurlé Sam en marchant vers moi d’un pas agressif. « Qu’est-ce que tu fabriques ici ? Ouvre cette foutue grille tout de suite ! »
Elle s’est arrêtée à un mètre de moi, le souffle court, exactement comme le soir où elle m’avait jeté ce plat de sauce brûlante en plein visage.
« Tu as perdu la raison ? » a-t-elle poursuivi sans même remarquer la présence de Marcus et de l’huissier. « Tu crois que c’est un jeu ? Les camions doivent entrer maintenant ! Tu n’as pas le droit de me saboter comme ça ! »
« Bonjour Sam, » ai-je murmuré, sans le moindre tressaillement.
« Arrête de faire ta sainte-nitouche ! Tu as toujours été jalouse de moi ! Parce que je me marie, parce que je suis heureuse, parce que tout le monde m’aime dans cette famille alors que toi, tu n’es qu’une machine sans cœur qui ne pense qu’à son travail et à son argent ! Tu as cette maison immense pour toi toute seule et tu ne peux même pas faire une bonne action pour ta sœur ? »
« Une bonne action ? » ai-je répété, en désignant d’un geste lent la foule de prestataires médusés. « Louer mon bien à mon insu pour vingt-cinq mille dollars et empocher l’argent, c’est ce que tu appelles une bonne action ? »
Sam a vacillé une fraction de seconde, son regard glissant vers Clara Delacroix, puis vers les documents que tenait l’huissier. Une goutte de sueur a perlé le long de sa tempe, mais son arrogance a repris le dessus presque instantanément.