Kevin ne desserrait pas son étreinte. Ses doigts s’enfonçaient dans le tissu soyeux de ses épaules. Ses phalanges étaient devenues livides sous la violence de sa crispation. Il la regardait non pas comme un mari regarde son épouse, mais comme on fixe une apparition hideuse, un prédateur démasqué dans l’ombre de son propre salon. Sa gorge lui faisait mal, brûlée par le rugissement qu’il venait de pousser.
« Qu’est-ce que tu faisais ? » articula Kevin d’une voix basse, sourde, vibrante d’une haine qu’il ne se connaissait pas. « Répète ce que tu viens de dire. Répète-le devant moi. »
Stéphanie battit des paupières, cherchant désespérément une échappatoire, un mensonge, une pirouette verbale. Son visage, encore empreint de cette grimace monstrueuse qui avait glacé le sang de son mari, se décomposa en une mimique de fausse détresse.
« Kevin… attends… tu ne comprends pas, tu… tu as mal interprété ! » bégaya-t-elle en essayant de poser ses mains manucurées sur les avant-bras de son mari pour desserrer sa prise. « Elle refuse de s’alimenter depuis ce matin ! Elle recrache tout ! Le médecin a dit qu’elle risquait la déshydratation et la dénutrition… Je perdais patience, c’est vrai, je suis à bout, je m’excuse, mais je voulais seulement l’aider ! »
« Tu l’as traitée de vieille sorcière ! » hurla Kevin, crachant chaque syllabe au visage de sa femme sans ciller. « Tu lui enfonçais cette cuillère dans la gorge jusqu’à la faire saigner ! Je t’ai entendue, Stéphanie ! Je t’ai vue ! Ne me mens pas ! »
Derrière eux, un sanglot minuscule, fragile et rauque, brisa la violence de leur échange. Kevin tourna la tête, le cœur en miettes.
Sa mère, Irène, était toujours assise sur sa chaise en bois clair. Son cardigan vert, orné de broderies qu’elle avait elle-même cousues des décennies plus tôt lorsqu’elle avait toute sa tête, était taché de soupe tiède au niveau du col. Ses lunettes à monture métallique pendaient de travers sur son nez aquilin, une branche délogée de son oreille. Sur ses lèvres parcheminées, une goutte de sang écarlate perle au milieu de résidus d’aliments jaunâtres. Ses mains noueuses, tachées de vieillesse, tremblaient à un point tel qu’elle ne parvenait pas à essuyer les larmes qui ravinaient ses pommettes creuses.
Elle regardait son fils, mais ses yeux brouillés par la maladie semblaient ne plus savoir si elle devait espérer un secours ou redouter un coup supplémentaire.
« Kevin… » murmura la vieille dame dans un souffle étranglé, incapable d’articuler davantage que ce prénom, fragile amarre qui la reliait encore à un monde en déliquescence.
Cette vision détruisit les dernières défenses de Kevin. Il lâcha brusquement Stéphanie avec un geste de dégoût pur, comme s’il venait de toucher un serpent venimeux. Stéphanie chancela, reprit son équilibre en frottant ses épaules meurtries, le regard fuyant et l’air mauvais.
Kevin fit deux pas et s’effondra à genoux devant le fauteuil de sa mère. Il prit entre ses paumes moites les mains glacées d’Irène. Elles frémissaient comme les ailes d’un oiseau blessé.
« Maman… pardon. Mon Dieu, pardon, maman. Je suis là. C’est fini. Je te jure que c’est fini », balbutiait-il, les larmes lui brouillant la vue à son tour.
Il attrapa un coin de serviette propre sur le buffet, l’humidifia d’un geste maladroit et vint tamponner avec une douceur infinie la lèvre fendue de sa mère, nettoyant la purée froide étalée sur son menton. Irène tressaillit à son premier contact, reculant instinctivement la tête contre le dossier de la chaise, avant de reconnaître l’odeur de son fils, son après-rasage familier, son timbre rassurant. Alors, dans un gémissement dévastateur, elle laissa reposer son front ridé contre l’épaule de Kevin.
Debout près de l’évier, Stéphanie lissait machinalement le tissu de sa robe. La surprise et la honte cédaient peu à peu la place à une fureur sournoise, celle d’un orgueil pris en défaut.
« Tu dramatises toujours tout, Kevin », osa-t-elle lancer, la voix durcie. « Tu es confortablement assis à ton bureau toute la journée pendant que moi, je me tape ses caprices, ses couches souillées, ses hallucinations ! Elle est devenue insupportable ! J’ai craqué, oui ! Tu n’as aucune idée de ce que c’est que de vivre avec un légume acariâtre sept jours sur sept ! »
Kevin se redressa lentement. Il se retourna vers sa femme, et son regard était si noir, si lourd d’une menace froide et irrévocable, que Stéphanie se tut net, faisant un pas en arrière.
« Si tu prononces encore un mot de ce genre dans cette maison, Stéphanie, je t’expulse sur-le-champ par la porte d’entrée sans même te laisser prendre ton sac », dit-il d’un ton d’un calme mortel. « Monte à l’étage. Dans la chambre d’amis. Ne t’approche plus d’elle. Si tu descends une seule marche avant que je ne t’y autorise, j’appelle la police à l’instant même. »
Stéphanie serra les mâchoires, les narines pincées. Elle chercha une seconde à défier l’autorité de son époux, mais la terreur de voir les gyrophares bleus illuminer leur allée bourgeoise devant tous les voisins la fit reculer. Poussant un juron étouffé, elle tourna les talons, ses escarpins claquant brutalement sur le carrelage du couloir avant que les marches de l’escalier ne grincent sous son poids rageur. Une porte claqua violemment au premier étage.
Le silence retomba, pesant, funèbre, sur la cuisine en pin doré.
Chapitre 2 : Les Traces de l’Innommable
Kevin resta de longues minutes accroupi auprès d’Irène, la berçant doucement tandis que les tremblements de la vieille dame s’apaisaient par saccades. Il se sentait écrasé par une culpabilité vertigineuse. Depuis combien de temps cela durait-il ? Trois mois ? Six mois ? Depuis qu’Irène s’était installée chez eux après la dégradation rapide de son état cognitif ?