La boue froide collait à ses paumes tremblantes, mais Alina ne sentait plus la morsure de la tourbe. Toute sa conscience s’était rétrécie en un point minuscule, incandescent, niché tout au fond de ses entrailles : les contractions qui lui cisaillaient le bas-ventre par vagues d’acier.
À quelques mètres d’elle, la carcasse de pin abattu servait d’unique rempart contre la fureur aveugle qui venait d’exploser. Le grondement n’avait rien d’humain, rien de civilisé. C’était un déchirement primitif de chair, de griffes et d’os broyés. L’immense loup noir ne combattait pas avec la férocité désespérée d’un animal acculé ; il luttait avec une précision méthodique, presque chirurgicale, détournant la masse écrasante du colosse brun loin de la souche où Alina s’était effondrée.
Chaque impact entre les deux bêtes résonnait dans sa poitrine comme le glas d’une cloche d’église. Elle entendait les claquements secs des mâchoires claquant dans le vide, les râles d’asphyxie et le jaillissement tiède de gouttes écarlates sur les fougères argentées par la lune montante. L’ours, immense montagne de poils rudes et de fureur aveuglée, balaya un tronc d’un coup de patte si brutal que le bois mort explosa en mille esquilles. Mais le canidé noir était plus vif que l’ombre. Il esquiva, plongea sous l’épaule puissante et planta ses crocs au pli de la gorge du prédateur.
Un rugissement de douleur absolue secoua la voûte des arbres. Puis, le bruit sourd d’une masse pesante qui s’effondre, suivi d’un halètement rauque qui s’éloigna à travers les ronces brisées. L’ours fuyait.
Le silence retomba d’un coup, lourd, suffocant, uniquement troublé par le souffle court et sifflant d’Alina.
Ses doigts s’enfoncèrent dans la terre spongieuse. Son cœur battait à une cadence frénétique. Dans l’ombre des taillis, les broussailles s’écartèrent lentement, sans un craquement.
La silhouette sombre réapparut. Le loup avançait d’un pas mesuré, le poitrail maculé d’une écume rougeâtre et de lambeaux d’écorce. À cette distance, Alina pouvait distinguer la texture rêche de sa fourrure et la vapeur qui s’échappait de ses naseaux à chaque expiration. Deux pupilles d’ambre liquide, insondables, s’ancrèrent dans les siennes. Il n’y avait dans ce regard ni la sauvagerie aveugle d’une bête sanguinaire, ni la soumission d’un chien domestique. C’était une présence brute, archaïque, d’une lucidité terrifiante.
Une nouvelle crampe arracha un gémissement étranglé à la jeune femme. Elle bascula sur le flanc, les genoux ramenés contre son ventre rebondi, protégeant instinctivement l’enfant qui réclamait déjà de naître au pire moment possible.
« S’il te plaît… » souffla-t-elle dans un hoquet, les lèvres violettes de froid. « Pas lui… pas le bébé… »
Le loup ne grogna pas. Il fit trois pas souples, réduisant la distance à une simple enjambée, et s’assit sur son arrière-train dans l’herbe trempée. Sa tête dépassait largement la hauteur d’Alina couchée sur le sol. Il la contempla un instant, ses oreilles pointées vers le frémissement du vent, avant de pivoter lentement et de faire quelques foulées en direction d’une sente à peine visible entre les fougères géantes. Arrivé au bord du passage, il s’arrêta et tourna la tête vers elle.
Il l’attendait.
Alina comprit. Rester là, c’était mourir d’hypothermie ou livrer son nouveau-né à la prochaine harde qui passerait. Rassemblant ses dernières forces vitales, elle prit appui sur l’écorce rugueuse du pin mort. Ses jambes n’étaient plus que des tiges de verre prêt à se briser. Ses vêtements trempés de boue pesaient des tonnes. Chaque pas lui arrachait un cri silencieux qui lui brûlait la trachée. Dès qu’elle s’arrêtait, écrasée par la douleur d’une contraction, le loup s’immobilisait aussitôt à vingt pas devant elle, tournant son masque noir impassible vers elle, veillant sans un bruit, ombre tutélaire dans l’immensité hostile des bois de Haute-Sorne.
La marche dura une éternité. La forêt semblait se refermer sur eux, labyrinthe de conifères séculaires et de fondrières traîtresses. Alina perdait la notion du temps. Elle ne voyait plus que deux points ambrés brillant faiblement dans la nuit noire dès que la lune se cachait derrière les nuages d’orage.
Puis, une trouée s’ouvrit dans le taillis.
Au loin, à travers la brume qui montait des marécages, une lueur jaune et réconfortante perça les ténèbres. Une lampe halogène fixée au pignon d’un chalet de bois rond. Un refuge de garde forestier.
Le loup s’arrêta net à la lisière des premiers bouleaux, là où la lumière de l’homme venait mourir dans l’ombre. Il poussa un soupir rauque, un souffle bref qui fit frémir la buée devant ses babines, puis plongea son regard une dernière fois dans celui d’Alina.
« Merci… » murmura-t-elle dans un souffle avant que ses genoux ne cèdent définitivement sous elle.
Elle heurta le gravier de l’allée dans un choc sourd. La porte du poste de garde s’ouvrit à la volée. Des bruits de bottes précipités, une voix d’homme puissante, des exclamations de stupeur :
« Bon Dieu ! Marc, viens vite ! Y a une femme dehors ! Elle est en train d’accoucher ! »
Des bras vigoureux la soulevèrent. Quand l’un des gardes pointa le faisceau puissant de son projecteur vers les fourrés pour vérifier ce qui avait causé les bruits de branchages, le faisceau lumineux ne rencontra que les fûts droits des résineux et la danse lente des premières gouttes de pluie. Le colosse noir s’était dissous dans l’obscurité, comme s’il n’avait jamais été qu’une illusion née du désespoir.
Quarante-huit heures plus tard, la chambre 214 de la maternité de l’hôpital cantonal de Saint-Claude baignait dans une clarté blanche et clinique.
Le petit Thomas dormait dans son berceau de plexiglas, emmailloté dans un drap de coton doux, respirant au rythme paisible de ceux qui ignorent encore la laideur du monde. Alina, assise dans son lit, le teint encore pâle mais les yeux animés d’une flamme froide qu’elle ne s’était jamais connue, écoutait les deux hommes en costume sombre assis en face d’elle.
Le capitaine de gendarmerie Vaneck feuilletait un classeur rigide avec une moue dégoûtée. À côté de lui, son adjoint prenait des notes rapides sur une tablette.