« Vous n’oseriez pas me toucher ici, Vaneck. La brigade financière est au rez-de-chaussée. Le bâtiment est surveillé. »

« La brigade financière s’en va en ce moment même avec Richard dans leur fourgon », rétorqua froidement le vieil homme. « Ils ont leur coupable idéal. Tout est bouclé : un directeur général mégalomane qui sombre dans la paranoïa et la violence. Quant à toi… la tragédie familiale est une explication si convaincante pour la presse. La jeune héritière brisée par le deuil de son père, incapable de supporter le poids des révélations et la violence de l’agression qu’elle vient de subir, prise d’une crise de panique foudroyante… ou victime d’un accident tragique dans les parkings sous-terrains avant même d’avoir pu témoigner formellement devant le juge. »

Deux hommes en costume sombre, sans badge d’identification, sortirent de l’antichambre habituellement réservée aux traducteurs. Leurs silhouettes imposantes projetaient des ombres menaçantes sur les boiseries. L’un d’eux tenait à la main une seringue médicale préremplie d’un liquide incolore.

« Une surdose d’analgésiques après le choc de ce matin », murmura Vaneck. « Rien que la toxicologie ne puisse classer en suicide ou en arrêt cardiaque inexpliqué. Exactement comme pour Édouard. »

Garnier, livide, tenta d’atteindre la porte, mais le second colosse l’empoigna par le col et le repoussa violemment contre son siège.

« Reste assis si tu tiens à voir grandir tes enfants », cracha le garde.

Hélène posa les deux mains à plat sur la table de noyer.

« Vous pensez réellement que je suis entrée dans cette tour ce matin sans avoir prévu chacune de vos réactions, Arthur ? »

Le vieil homme ricana doucement :

« Tu bluffes, Hélène. Ton téléphone est coupé de tout réseau extérieur dès que les blindages de cette salle descendent. Aucune onde ne passe. Tu es isolée. »

« Mon téléphone n’émet plus, c’est vrai », répondit-elle d’une voix limpide, presque douce. « Mais il n’avait pas besoin d’émettre pour exécuter sa tâche. Il ne servait pas d’émetteur, Arthur. Il servait d’interrupteur. »

Un silence lourd s’abattit sur la pièce. Vaneck fronça les sourcils pour la première fois, une ombre d’hésitation passant dans ses prunelles pâles.

« Que racontes-tu ? »

« Mon téléphone contenait un compte à rebours synchronisé avec les serveurs du département de la justice et trois quotidiens d’investigation internationaux. Si je ne tape pas un code de sécurité toutes les quinze minutes, le protocole de détresse considère que je suis morte ou neutralisée. Il y a exactement quatorze minutes que vous avez ordonné la fermeture des portes. Dans soixante secondes, l’intégralité des relevés bancaires de Vaduz, les transcriptions audio de vos échanges avec les commanditaires du consortium, et surtout, l’analyse médicolégale clandestine prouvant l’empoisonnement de mon père au cyanure de potassium seront transmises aux rédactions et au parquet fédéral. »

Arthur Vaneck se redressa d’un coup, perdant son flegme olympien.

« Tu mens ! C’est impossible ! »

« Vérifiez par vous-même si vous le pouvez », lança Hélène avec un regard d’acier. « Mais vous avez vous-même coupé les réseaux pour m’isoler. Pour arrêter la transmission, vous devez déverrouiller la salle, rétablir la connexion satellite et me laisser composer mon code. Il vous reste quarante-cinq secondes. »

Le souffle court, les yeux exorbités, Vaneck hésita. Pendant un instant interminable, l’esprit calculateur du vieil assassin pesa le pour et le contre. Était-ce un coup de poker magistral ? Ou la méticulosité implacable de la fille d’Édouard Murier ?

« Tuez-la ! » aboya soudain Garnier, pris de panique. « Tuez-la maintenant, on maquille tout et on fuit ! »

« Tais-toi, imbécile ! » rugit Vaneck, frappant du poing sur la table. « Si ces documents partent aux rédactions, aucune fuite n’est possible, nous serons cueillis au premier tarmac d’aéroport ! »

Il se tourna vers le garde à la seringue :

« Ouvre les stores ! Déverrouille la porte centrale, immédiatement ! Rétablis le relais cellulaire ! »

L’homme obéit précipitamment, tapant un code sur le boîtier mural. Dans un grincement hydraulique, les blindages commencèrent à remonter, laissant pénétrer de nouveau la clarté grise du jour. Les voyants de communication sur la console repassèrent au vert.

Hélène sortit calmement son téléphone. L’écran indiquait : 00:12… 00:11… 00:10…

Ses doigts survolèrent l’écran tactile avec une précision métronomique. Elle entra une séquence de huit chiffres. Le compte à rebours s’interrompit à trois secondes de l’échéance fatale.

Vaneck laissa échapper un long soupir de soulagement teinté de fureur contenue.

« Bien », siffla-t-il en reprenant contenance. « Maintenant que nous sommes vivants, tu vas signer l’acte de cession de tes parts, Hélène. Tu as peut-être déjoué l’assassinat immédiat, mais d’ici tu ne sortiras pas libre sans nous avoir livré les clés du coffre de Bâle. »

Hélène leva les yeux de son écran. Un éclat sombre et triomphant brillait au fond de ses pupilles.

« Vous n’avez toujours pas compris, Vaneck. »

Le vieil homme se figea.

« Compris quoi ? »

« Le compte à rebours n’était pas destiné à envoyer les dossiers aux journalistes. Ces dossiers ont été expédiés à la première minute de mon agression dans le hall d’entrée. Cela fait quarante minutes que les juges d’instruction décortiquent vos comptes. »

« Alors… qu’est-ce que ce code venait d’annuler ? » balbutia Arthur Vaneck, le sang refluant de son visage.

« Rien », répondit-elle en se levant avec une élégance royale. « Ce code venait d’autoriser l’intervention du groupe d’assaut d’élite sur le toit et les issues de secours. »

À la seconde même où ces mots quittèrent ses lèvres, un fracas assourdissant pulvérisa les gigantesques baies vitrées qui venaient d’être déblindées.

Des éclats de verre trempé volèrent en tous sens dans un tourbillon étourdissant. Quatre silhouettes en tenue noire tactique, casquées, armées de fusils d’assaut et suspendues à des cordes de rappel, firent irruption dans la salle de conférence dans un déluge de grenades assourdissantes.