« Richard Kressner ? » demanda le commissaire principal en sortant sa commission officielle. « Mandat d’amener délivré par le parquet national financier. Chef d’accusation : escroquerie en bande organisée, abus de biens sociaux, entrave à la justice et soupçon d’homicide involontaire ayant entraîné la mort. Veuillez nous suivre sans résistance. »

L’atrium bascula dans un mutisme total. L’un des policiers s’approcha, saisit le bras de Kressner et lui passa les menottes d’un geste sec qui claqua comme une seconde gifle.

Alors qu’on le poussait vers la sortie, Richard tourna la tête, le visage déformé par une haine féroce :

« Tu crois avoir gagné, Hélène ? Tu ne connais pas le quart de ce qui se trame ici ! Tu n’as fait qu’ouvrir la porte de ta propre tombe ! »

Elle ne sourcilla pas. Elle resta droite, les yeux rivés sur les portes battantes qui se refermèrent derrière l’escorte policière. Puis, se tournant vers l’assistance médusée, elle ramassa les feuillets éparpillés sur le sol, les rangea méticuleusement sous son bras et déclara d’une voix posée :

« Reprenez vos postes. Le directoire extraordinaire débutera dans une demi-heure au trente-deuxième étage. Nous avons beaucoup d’heures perdues à rattraper. »

À onze heures quarante, la salle de conférence du sommet de la tour offrait une vue panoramique sur la ville couverte d’un brouillard dense. Une longue table en noyer massif occupait le centre de la pièce, entourée de fauteuils de cuir noir.

Hélène s’était assise au bout de la table, à la place qu’occupait jadis son père. Face à elle, Arthur Vaneck, vieil homme aux tempes argentées et au regard perçant, pianotait sur sa tablette tactile, tandis que les directeurs juridiques et financiers chuchotaient à mi-voix, fébriles.

« La police a saisi tous les téléphones et serveurs personnels de Kressner dans sa villa de Saint-Cloud », commença Vaneck sans lever les yeux. « Mais nous avons un problème immédiat, Hélène. Un problème bien plus vaste que les malversations comptables de Richard. »

Hélène déplia un dossier à couverture rigide frappé du sceau confidentiel.

« Le projet Chronos », dit-elle calmement.

Les chuchotements s’éteignirent d’un coup. Le directeur financier, un homme replet nommé Garnier, avala sa salive avec difficulté.

« Vous êtes au courant pour Chronos ? » demanda Garnier d’une voix blanche. « Richard nous assurait que personne en dehors du cercle restreint ne détenait les protocoles. »

« Mon père n’a pas été tué pour de simples détournements de dividendes, messieurs », reprit Hélène en fixant chaque participant l’un après l’autre. « Richard n’était que le bras armé, l’exécutant vulgaire et vaniteux. Le projet Chronos n’est pas un banal conservateur cosmétique ou cellulaire comme vous l’avez déclaré aux autorités boursières. Il s’agit d’un réactif de synthèse capable d’altérer la dégradation tissulaire à l’échelle moléculaire, mais hautement toxique dans sa phase non purifiée. Mon père refusait de lancer les essais cliniques humains sans trois années supplémentaires de tests de sécurité. Quelqu’un d’autre voulait aller vite. Quelqu’un qui avait déjà pré-vendu les brevets à un consortium privé étranger pour trois milliards d’euros. »

Arthur Vaneck posa lentement ses lunettes sur le bois de la table. Ses yeux clairs ne trahissaient aucune émotion, mais ses doigts s’étaient imperceptiblement resserrés.

« Hélène, ce que vous insinuez est extrêmement grave », dit le vieil homme d’une voix basse et caverneuse. « Richard a agi seul par cupidité démesurée. C’est ce que l’audit démontre. »

« L’audit démontre ce que Richard a laissé visible dans ses livres de caisse », rétorqua-t-elle avec une précision chirurgicale. « Mais Richard n’avait pas l’autorisation de signature pour les transferts vers les comptes miroirs basés aux îles Caïmans. Deux signatures étaient requises par nos statuts. La sienne… et la vôtre, monsieur Vaneck. »

Le silence qui s’abattit sur la pièce devint suffocant. Le vent d’automne giflait les parois vitrées du gratte-ciel, faisant gémir légèrement l’acier de la structure. Garnier et les deux autres administrateurs se figèrent, les yeux rivés sur le patriarche.

Arthur Vaneck ne broncha pas. Un demi-sourire fatigué, presque compatissant, étira le coin de ses lèvres ridées.

« Tu as toujours eu l’intelligence tranchante de ton père, ma petite », souffla-t-il sans la moindre trace d’affolement. « Édouard était un génie scientifique, mais un piètre homme d’affaires. Il refusait de comprendre que le progrès exige parfois des sacrifices éthiques que la masse ne peut tolérer. Trois milliards d’euros, Hélène. Sais-tu ce que cette somme représente pour la survie de cette corporation face aux géants américains et asiatiques ? »

« Cela représente le prix du sang de mon père », trancha-t-elle.

« Édouard était devenu un obstacle », déclara Vaneck d’un ton désarmant de banalité, comme s’il discutait de la météo. « Richard était trop brutal, trop instable. Je savais qu’il finirait par commettre une faute grossière. Le pousser à bout ce matin dans le hall était une stratégie remarquable de ta part. Tu as utilisé son arrogance pour le faire tomber sous les yeux de tous, pensant ainsi couper la tête du serpent. Mais le serpent a plusieurs têtes, Hélène. Et tu te trouves actuellement dans son nid. »

Arthur Vaneck glissa sa main vers la console de commande dissimulée sous le rebord de la table. En un quart de seconde, un déclic pneumatique retentit. Les portes massives de la salle de conférence se verrouillèrent automatiquement d’un coup sourd. Les stores blindés en lamelles d’aluminium descendirent le long des baies vitrées, plongeant la pièce dans une pénombre oppressante que seules les lampes d’ambiance tentaient de percer.

Garnier se leva d’un bond, affolé :

« Arthur ! Qu’est-ce que vous faites ? Qu’est-ce que cela veut dire ? »

« Rassieds-toi, Garnier », ordonna Vaneck sans hausser le ton. « Tu as touché tes pourcentages comme tout le monde sur les comptes de Vaduz. Ne joue pas les vierges effarouchées maintenant. »

Hélène ne bougea pas d’un millimètre dans son fauteuil. Son rythme cardiaque s’accéléra, mais son visage demeura un masque d’ivoire.