Le souffle d’Aminata se bloque. Son esprit d’analyse, aiguisé à l’extrême, connecta les morceaux de ce puzzle mortel en une fraction de seconde. L’agression de Chloé. Le rassemblement des sbires. L’heure de la promenade, juste au moment de la relève des gardiens des miradors. Ce n’était pas un simple lynchage. C’était une diversion. Corinne n’avait jamais voulu tuer la petite ; elle s’en servait comme appât pour focaliser l’attention de l’ensemble de la sécurité sur le centre de la cour, sachant qu’un simple incident, une bagarre minime, déclencherait une intervention protocolaire, dégarnissant les flancs. Sauf qu’Aminata était intervenue, et la chute de Corinne avait provoqué une véritable émeute non concentrée, offrant une couverture encore plus chaotique et parfaite.
« Qu’est-ce… qu’est-ce qu’on fait ? » balbutia Chloé, ses mains agrippées au t-shirt d’Aminata, tremblant de tous ses membres, du sang séché maculant sa joue.
Aminata la regarda. La jeune fille n’avait rien d’un appât volontaire. Elle était une victime collatérale d’une tentative d’évasion massive, voire d’une mutinerie organisée de l’intérieur par des forces bien plus obscures que La Cavale. Mais si Corinne ouvrait cette porte de service, elle donnait accès aux coursives techniques, celles qui menaient directement à l’armurerie et au centre de contrôle des portes magnétiques. Si l’émeute atteignait ce point, ce ne serait plus une bagarre, ce serait un massacre absolu, un bain de sang dont ni Chloé ni elle ne sortiraient vivantes. L’escadron anti-émeute de la police nationale serait appelé, et ils tireraient à balles réelles.
Aminata essuya la sueur de son front avec le dos de son poignet. L’héroïsme de quinze secondes s’était transformé en une condamnation à mort, à moins qu’elle ne prenne une décision encore plus folle. La femme noire se lève lentement, ses muscles protestants contre l’acide lactique et la fatigue de l’adrénaline qui retombe. Elle a jeté un coup d’œil à la porte de service. Corinne insérait la clé dans la serrure lourde, le clic métallique résonnant étrangement clair à travers le fracas ambiant.
Aminata se pencha vers Chloé, ses yeux sombres fixant la jeune fille avec une intensité terrifiante.
« Écoute-moi bien », murmura-t-elle, sa voix tranchant l’air saturé de gaz. « Si tu restes ici, tu vas mourir asphyxiée ou piétinée. Si on sort de cette cour, on sera considéré comme les meneuses. Tu sais te battre ? »
Chloé agit vigoureusement la tête, les larmes coulant sur ses joues sales.
« Alors tu vas courir », décréta Aminata. « Tu vas courir plus vite que tu n’as jamais couru de ta vie. Tu vas coller à mon dos, et si quelqu’un t’attrape, tu le mords, tu lui arraches les yeux, tu fais tout ce qu’il faut pour ne pas lâcher ma chemise. Tu m’as compris ? »
Chloé acquiesça, terrifiée mais hypnotisée par l’aura de cette femme qui, quelques minutes plus tôt, était une parfaite inconnue.
Aminata ne perdit pas un instant de plus. Elle s’élança de leur abri de fortune, sprintant droit vers la porte de service au pied du mirador. La fumée blanche tourbillonnait autour d’elles comme les brumes du Styx. Les silhouettes fantomatiques des autres détenus et des gardiens qui se battaient à mort s’écartaient sur leur passage, repoussées par la violence de la charge d’Aminata. Un gardien casqué tente de lui barrer la route, abattant sa matraque. D’une parade fulgurante, Aminata dévia le coup, attrapa les bras de l’homme, pivota et utilise son propre élan pour le projeter lourdement au sol. Chloé bondit par-dessus le corps, ne lâchant pas le tissu gris de sa sauveuse.
Elles atteignent la zone du mirador juste au moment où la lourde porte métallique pivotait dans un grincement de gonds rouillés. Corinne et la femme mystérieuse du quartier de haute sécurité s’engouffraient dans le couloir sombre et exigu, un tunnel technique mal éclairé par des néons blafards. Avant que la porte ne se referme grâce à son bras hydraulique, Aminata glissa sa chaussure dans l’interstice. Le métal heurta violemment sa cheville, lui arrachant une grimace de douleur, mais elle força le passage avec son épaule, poussant le battant de toutes ses forces.
Elle bascula à l’intérieur, entraînant Chloé avec elle, et laissa la porte claquer derrière elles, coupant net le hurlement des sirènes et les cris de l’émeute. Le silence dans le couloir de béton fut presque assourdissant, seulement brisé par le bourdonnement électrique des lumières défaillantes.
Devant elles, à une dizaine de mètres, Corinne et son alliée se figèrent en entendant la porte claquer. La femme corpulente revient lentement. Son visage ensanglanté se figea de stupeur en voyant Aminata, puis ses traits se tordirent dans un masque de rage pure. Elle laissa tomber le trousseau de clés, qui résonna lugubrement sur le sol carrelé, et tira de la manche de son jogging un long tournevis aiguisé à la meuleuse, son arme ultime, son billet de sortie.
La femme mystérieuse à ses côtés retira la capuche de son vêtement, révélant un visage froid, aristocratique, des yeux gris d’acier qui suggèrent calculer des probabilités mortelles. Elle dégaina à son tour un couteau d’office volé aux cuisines, la lame brillant sinistrement sous le néon. Elles n’avaient pas le choix. Aminata et Chloé étaient des témoins gênants ; elles ont suivi de pénétrer dans le sanctuaire de leur évasion, un plan méticuleusement préparé depuis des années.
Il n’y avait plus de gardiens. Plus de sifflet pour les sauver. Plus de gaz lacrymogène pour masquer les mouvements. Il n’y avait qu’un couloir étroit de béton froid, sans problème, et quatre femmes prêtes à aller jusqu’au bout. Aminata se dressa de toute sa hauteur, bloquant l’accès à la porte de la cour, repoussant Chloé derrière elle avec un instinct maternel féroce. Elle ne ressentait plus la fatigue. Elle ne ressentait plus la douleur. L’adrénaline inondait ses veines, transformant son corps en une machine de guerre parfaite. Elle leva lentement les poings, ajustant sa garde, le regard fixé sur la lame du tournevis qui tremblait dans la main de Corinne.
Le faisceau cru des projecteurs halogènes me frappa de plein fouet, découpant ma silhouette décharnée de sexagénaire contre les troncs sombres des chênes centenaires d’Elm Street. L’air d’automne était vif, presque piquant, et l’odeur âcre de la poussière de verre mêlée aux vapeurs d’échappement flottait entre les capots tièdes des véhicules de patrouille. Pendant trente ans, j’avais appris à respirer lentement, à caler le tempo de mon pouls sur l’échappement d’une comtoise ou le balancier d’un régulateur viennois. Mais en cet instant précis, sous le choc brutal du verre pulvérisé et le gémissement étouffé de cette femme projetée au sol, tout le vernis de ma retraite s’effrita comme de la vieille cire.
Barnaby poussa un gémissement inquiet derrière moi, le museau collé contre les barreaux froids du portail en fer forgé. Je ne me suis pas retourné pour le rassurer. Mes yeux…