Dans le petit salon de la demeure, douze personnes étaient assises.
Henri.
Jean-Baptiste Delmas.
Marc Bellanger.
Deux notaires.
Trois avocats.
Un expert-comptable.
Deux représentants de la fondation Morel.
Et Sophie Morel.
Petite-fille d’Henri.
Trente-deux ans.
Fille de Mathieu.
Henri ne savait pas encore si elle était là comme alliée ou comme adversaire.
Sophie ressemblait à son père.
Même regard impatient.
Même manière de croiser les bras lorsqu’elle pensait que quelqu’un parlait trop longtemps.
Henri la regarda.
« Tu savais ? »
Sophie répondit :
« Une partie. »
« Laquelle ? »
« Le financement. »
Henri inspira lentement.
« Et tu n’as rien dit. »
« Parce que je pensais que c’était légal. »
« Légal n’est pas la question. »
Sophie se redressa.
« Avec toi, c’est toujours la question morale qui arrive après coup. »
Le salon se tendit.
Henri la regarda.
« Explique. »
Sophie hésita.
Puis :
« Valmont coûte plus d’un million par an. »
« La fondation manque de liquidités. »
« Les événements financent une partie, mais pas assez. »
« On a utilisé une structure de garantie pour lever de la dette. »
Henri demanda :
« Pourquoi ne pas m’avoir consulté ? »
Sophie eut un rire sec.
« Parce que tu as disparu de la gouvernance pendant dix ans. »
Le coup fut direct.
Henri encaissa.
« Je n’ai pas disparu. »
« Tu venais deux fois par an. »
« Tu lisais les rapports. »
« Tu disais non aux projets. »
« Puis tu repartais. »
Elle le regarda.
« C’est ça, gouverner ? »
Personne ne parla.
Henri se souvint de Claire.
Ne décide pas seulement parce que ça fait mal.
Il demanda :
« Continue. »
Sophie fut surprise.
Puis elle continua.
La fondation était en difficulté.
Les coûts de conservation avaient augmenté.
Les dons diminuaient.
Les événements privés apportaient des revenus.
Le fonds Delmas avait proposé d’investir.
En échange, davantage d’exploitation commerciale.
Sophie avait accepté.
Pas seule.
Le conseil avait voté.
Henri avait une clause spéciale de réversion, mais pas de gestion quotidienne.
« Et la vente du bois ? »
Sophie se raidit.
« Je m’y suis opposée. »
Henri regarda Jean-Baptiste.
Delmas parla enfin.
« Ce n’était qu’une étude. »
Marc répondit :
« Un protocole de vente a été préparé. »
Jean-Baptiste se tourna vers lui.
« Vous aviez accès à des documents confidentiels. »
Marc répliqua :
« Je dirige le domaine. »
Henri leva une main.
Le silence revint.
Il regarda Jean-Baptiste.
« Pourquoi ce terrain ? »
« Parce qu’il n’est pas essentiel à l’exploitation principale. »
Henri eut un rire sans joie.
« C’est là que vous vous trompez. »
« Économiquement, non. »
« Historiquement, oui. »
Jean-Baptiste soupira.
« Voilà exactement le problème. »
Henri le fixa.
Jean-Baptiste continua.
« Vous voulez que Valmont survive comme si nous étions encore en 1970. »
« Le monde ne fonctionne plus comme ça. »
« Ces propriétés doivent produire. »
Henri répondit :
« Produire quoi ? »
« Des revenus. »
« Seulement ? »
Jean-Baptiste se pencha.
« Sans revenus, votre patrimoine devient une ruine romantique. »
Sophie regarda son grand-père.
Henri ne répondit pas tout de suite.
Parce qu’une partie de Jean-Baptiste avait raison.
C’était cela le problème.
Henri avait passé des années à traiter les changements comme des agressions.
Mathieu lui avait dit la même chose.
Pas avec les mêmes intentions.
Mais les mêmes mots.
La pièce attendit.
Henri demanda :
« Combien de salariés permanents ont été supprimés depuis l’arrivée du fonds ? »
Marc consulta un dossier.
« Vingt-deux. »
Sophie intervint :
« En partie par départs non remplacés. »
« Combien d’apprentis horticoles avant ? »
« Huit. »
« Aujourd’hui ? »
« Deux. »
« Journées d’ouverture gratuite au public ? »
Marc répondit :
« Vingt-quatre par an avant. Huit cette année. »
Henri regarda Sophie.
« Pourquoi ? »
« Coût de sécurité. »
« Et les serres ? »
Silence.
Marc répondit :
« Projet de conversion. »
Henri ferma les yeux.
Puis regarda les avocats.
« Est-ce que cela constitue une violation suffisante ? »
L’un d’eux répondit :
« Avec la garantie financière et le protocole de vente, probablement. »
Jean-Baptiste se raidit.
« Probablement n’est pas juridiquement suffisant. »
Le notaire intervint.
« Le mécanisme de réversion peut être activé, mais il sera contesté. »
« Durée ? »
« Deux à cinq ans. »
« Coût ? »
« Élevé. »
Henri hocha la tête.
Tout le monde attendait sa décision.
Reprendre.
Attaquer.
Gagner peut-être.
Sophie dit :
« Si tu déclenches ça, la fondation peut s’effondrer avant le jugement. »
Henri la regarda.
« Et si je ne fais rien ? »
« On renégocie. »
Jean-Baptiste saisit immédiatement.
« Exactement. »
Henri lui tourna les yeux.
« Avec vous ? »
« Oui. »
« Pourquoi vous ferais-je confiance ? »
Jean-Baptiste serra la mâchoire.
« Parce que nous avons mis quinze millions ici. »
Henri répondit :
« Ce n’est pas une réponse. »
Le téléphone de Marc vibra.
Il regarda.
Puis se leva légèrement.
« Pardon. »
Henri fronça les sourcils.
« Quoi ? »
Marc regarda Sophie.
Puis Henri.
« Il y a un problème avec le personnel. »
« Quel problème ? »
« Les extras de la réception d’hier n’ont pas tous été payés. »
Henri ne comprit pas le lien.
« Pourquoi ? »
Marc répondit :
« L’agence a suspendu plusieurs rémunérations en attendant un rapport disciplinaire. »
Sophie demanda :
« Disciplinaire ? »
Marc hésita.
« Concernant Claire Dupont. »
Henri devint immobile.
« Pourquoi ? »
« Un invité s’est plaint. »
Tout le monde regarda Antoine, absent de la réunion.
Jean-Baptiste ferma les yeux.
Henri demanda :
« Votre fils ? »
Jean-Baptiste ne répondit pas.
C’était oui.
Henri se leva.
Pas brusquement.
Mais définitivement.