« Quand on commence à croire qu’un jardinier gâche un jardin parce qu’on voit qu’il travaille… »
Il haussa les épaules.
« On ne gère plus un lieu. »
« On gère une image. »
Claire resta silencieuse.
Puis demanda :
« Et la clause ? »
« Je ne peux pas reprendre Valmont juste parce que je suis en colère. »
« Il faut prouver plusieurs violations. »
« Demain, les avocats vont ouvrir les comptes et contrats. »
« Si les conditions sont respectées, je devrai accepter que le domaine ait changé sans moi. »
« Et si elles ne le sont pas ? »
Henri regarda la demeure.
« Alors je le reprendrai. »
Claire hésita.
« Et Antoine ? »
Henri eut un sourire fatigué.
« Tout le monde attend que je dise : “Mettez-le dehors.” »
« Vous ne le ferez pas ? »
« Ce n’est pas mon employé. »
Claire rit doucement.
Puis Henri demanda :
« Et vous ? »
« Moi ? »
« Votre agence peut-elle vous sanctionner pour ce soir ? »
Claire haussa les épaules.
« Oui. »
« Parce que vous m’avez défendu ? »
« Parce que j’ai répondu à un invité. »
Henri acquiesça.
« Vous avez besoin de ce travail ? »
Claire se raidit légèrement.
Elle connaissait les histoires.
Vieil homme puissant offre immédiatement un emploi à la jeune femme gentille.
Elle ne voulait pas cela.
Henri le vit.
« Je ne vais pas vous proposer un poste. »
Claire sourit malgré elle.
« Merci. »
« Vous avez l’air presque déçue. »
« Pas du tout. »
Henri poursuivit.
« Je voulais seulement savoir si vous aviez pris un vrai risque. »
Claire regarda ses mains.
« Un peu. »
« Pourquoi l’avoir fait ? »
Elle réfléchit.
« Parce que c’était humiliant. »
« Pour moi ? »
« Oui. »
« Vous ne saviez pas qui j’étais. »
« Non. »
« Vous pensiez que j’étais un jardinier. »
Claire le regarda.
« Vous étiez un jardinier. »
Henri sourit.
Cette réponse lui plut.
« Exactement. »
Ils restèrent silencieux.
Puis Claire demanda :
« Est-ce que vous regrettez d’avoir quitté le domaine après votre fils ? »
La question était intime.
Elle le sut immédiatement.
« Désolée. »
Henri ne sembla pas offensé.
« Oui. »
Puis :
« Et non. »
Claire attendit.
« J’avais besoin de partir. »
« Mais j’ai confondu partir avec ne plus regarder. »
« Ce sont deux choses différentes. »
Une voix interrompit.
Marc Bellanger.
« Monsieur Morel ? »
Henri se leva.
Marc semblait encore nerveux.
« Les représentants sont installés dans le petit salon. »
Henri hocha la tête.
Marc regarda Claire.
Puis Henri.
« Il faut aussi que je vous dise quelque chose. »
Henri vit son expression.
« Quoi ? »
Marc sortit une clé USB.
« J’ai copié certains documents. »
Henri se figea.
« Pourquoi ? »
Marc regarda la maison.
« Parce que je pensais qu’un jour quelqu’un demanderait des preuves. »
« De quoi ? »
Marc hésita.
« Les violations ne concernent pas seulement le jardin. »
Henri ne bougea plus.
Claire sentit le changement d’atmosphère.
Marc poursuivit.
« Le fonds a utilisé Valmont comme garantie indirecte dans une opération de financement. »
Henri devint glacé.
« Impossible. »
« Je le pensais aussi. »
« La clause l’interdit. »
« Ils ont contourné la structure. »
Henri prit la clé.
« Qui a signé ? »
Marc répondit :
« Jean-Baptiste Delmas. »
Un silence.
Puis :
« Et deux membres de votre propre fondation. »
Henri regarda Marc.
Ce détail changeait tout.
La menace ne venait plus seulement d’investisseurs extérieurs.
Quelqu’un de sa famille, ou proche d’elle, avait aidé.
Claire observa Henri.
Il sembla soudain très vieux.
Pas faible.
Vieux.
Comme si le poids de Valmont revenait d’un coup sur ses épaules.
Marc ajouta :
« Monsieur Morel… il y a autre chose. »
Henri serra la clé USB.
« Dites. »
« Le projet de parking. »
« Oui ? »
« Ce n’est pas pour les invités. »
« Alors pour quoi ? »
Marc hésita.
« Ils veulent vendre une partie du terrain arrière à un promoteur résidentiel. »
Henri ferma les yeux.
Le bois arrière.
Là où son fils jouait enfant.
Là où se trouvait encore une petite chapelle familiale.
« Qui ? »
Marc répondit :
« Delmas Développement. »
La société de Jean-Baptiste.
Cette fois, Henri comprit.
Héritage 2035 n’était pas seulement un projet de valorisation.
Valmont servait de vitrine pendant que ses actifs étaient progressivement préparés à être découpés.
Et au centre du montage, il y avait précisément l’homme dont le fils venait de demander qu’on enlève Henri du décor.
Henri regarda Claire.
« Votre pause est terminée. »
Elle comprit qu’il avait besoin d’être seul.
Elle se leva.
« Oui. »
Avant de partir, elle dit :
« Monsieur Morel ? »
« Henri. »
« Henri. »
Elle hésita.
« Ne décidez pas seulement parce que ça fait mal. »
Il la regarda.
Claire ajouta :
« Vous venez de me dire que c’est ce que vous regrettez avec votre fils. »
Henri resta parfaitement immobile.
Claire eut soudain peur d’être allée trop loin.
Puis Henri répondit :
« Vous êtes agaçante. »
Claire pâlit.
Henri sourit légèrement.
« C’est un compliment. »
Elle repartit.
Henri regarda la clé USB.
Puis les lumières de Valmont.
Et pour la première fois depuis la mort de Mathieu, il comprit que sauver le domaine ne signifiait peut-être pas le reprendre pour lui.
Peut-être que le vrai combat était de décider à qui il devait appartenir après lui.
PARTIE 3 — LA NUIT OÙ VALMONT A FAILLI ÊTRE VENDU
À huit heures trente le lendemain matin, la fête avait disparu.
Les tables furent retirées.
Les fleurs commencèrent à faner.
Les traces de pneus des voitures noires restaient dans le gravier.