— Eh bien, reprends tes esprits immédiatement, insista Charles en baissant le ton, les yeux brillants d’une excitation fébrile. Diane Vernier ne va pas tarder à descendre de ses appartements privés. On dit qu’elle a passé la matinée entière dans les cales sèches à inspecter les soudures d’un nouveau prototype de coque en carbone. C’est une bête de travail, une puriste. Pas de fioritures avec elle. Il faut lui parler concret, chiffre et rigueur.
Sybille crut défaillir. La réalité s’enfonçait dans sa chair comme des éclats de verre. La jeune femme dont elle s’était moquée en affirmant qu’elle ne pouvait pas même s’offrir un pneu venait de concevoir de ses propres mains le navire dont son père espérait décorer les coursives.
Soudain, un murmure parcourut la galerie. Les conversations s’apaisèrent naturellement, non par servilité, mais par cette forme particulière d’attention que commandent ceux qui possèdent une autorité authentique.
Au sommet du grand escalier de pierre grise, Diane Vernier apparut.
Elle avait troqué ses vêtements d’atelier pour un ensemble d’une simplicité désarmante : un pantalon de tailleur bleu marine à la coupe impeccable, taillé dans une laine d’été fluide, et une chemise en soie crème au col légèrement ouvert. Elle ne portait aucun bijou clinquant, à l’exception d’une montre de plongée en titane au poignet gauche et de ses cheveux auburn relevés en un chignon strict mais moderne. Son visage, dénué de tout maquillage excessif, dégageait une beauté nette, forgée par le soleil et le vent du large. Ses yeux sombres, perçants, passèrent lentement en revue l’assemblée.
Lorsqu’ils croisèrent ceux de Sybille, Diane ne cilla point. Aucun frémissement de colère, aucun rictus de triomphe. Simplement ce même regard calme, abyssal et souverain qui avait désarmé la menteuse sur le gravier un quart d’heure plus tôt.
— Mesdames, messieurs, commença Diane d’une voix claire, dont l’écho sans microphone remplit l’espace sans le moindre effort. Je vous remercie d’avoir répondu à cette invitation. Le partenariat qui nous réunit aujourd’hui ne vise pas seulement à injecter des capitaux dans notre région, mais à défendre une vision : celle d’une industrie qui n’a pas peur de se salir les mains, qui respecte la matière et ceux qui la façonnent.
Des applaudissements polis et admiratifs ponctuèrent son entrée en matière. Charles applaudissait avec une ferveur presque religieuse, poussant Sybille du coude pour qu’elle montre son enthousiasme.
— Avant d’aborder les signatures contractuelles, poursuivit Diane en descendant les premières marches avec une aisance féline, j’aimerais évoquer une question qui me tient particulièrement à cœur. Celle de la confiance et de la légitimité. Dans le monde des affaires comme dans l’existence, nous sommes trop souvent tentés de juger les individus d’après l’ornement de leur vitrine. C’est une faiblesse humaine bien compréhensible, mais dans mes entreprises, c’est une faute éliminatoire.
Un léger flottement parcourut les rangs des invités. Les partenaires financiers s’échangèrent des regards perplexes.
Diane arriva au bas des marches et s’avança calmement à travers la foule qui s’écartait d’elle-même pour lui ouvrir le passage. Elle ne regardait ni le maire ni les banquiers. Ses pas la menaient, d’une lenteur méthodique et implacable, vers l’endroit exact où se tenaient Charles et sa fille.
Sybille sentit le sol se dérober sous elle. Son souffle se fit court, sa vision se troubla aux marges. Elle voulut reculer, se dissimuler derrière la haute silhouette de son père, mais ses jambes semblaient coulées dans le béton.
— Monsieur Charles, dit Diane en s’arrêtant à deux mètres de lui, un léger sourire aux lèvres.
— Madame Vernier ! C’est un honneur absolu, répondit l’homme en s’inclinant précipitamment et en lui tendant la main. Permettez-moi de vous présenter ma fille, Sybille, qui dirige notre cellule de conception et de communication. Elle a préparé pour vous un dossier exhaustif sur les finitions écologiques de vos futures cabines de commandement.
Diane ne prit pas la main tendue de Charles. Elle garda les siennes croisées dans le dos, son regard glissant lentement du père vers la fille, dont le teint avait viré à la cire.
— Nous nous connaissons déjà, monsieur Charles, déclara Diane avec une politesse d’une courtoisie effrayante. Nous avons fait connaissance tout à l’heure, devant le portail d’entrée. N’est-ce pas, mademoiselle ?
Charles écarquilla les yeux, enchanté par cette coïncidence inespérée.
— Vraiment ? Mais c’est admirable ! Sybille ne m’en avait pas pipé mot ! Vous voyez, elle devance toujours mes attentes par son sens du relationnel.
— Elle a en effet un sens de la communication tout à fait… singulier, reprit Diane sans élever la voix. Elle a pris le temps de m’expliquer en détail la valeur des biens matériels. Elle a notamment eu la générosité de m’informer que je n’aurais jamais, de toute mon existence, les moyens de m’offrir un train de pneus pour ma propre moto.
Le silence qui s’abattit alors sur la galerie ne fut pas semblable à celui de la cour extérieure. C’était un silence étouffant, mortifère, un froid polaire qui glaça instantanément les cinquante personnes présentes dans la salle. Éléonore et Camille, postées près du bar, détournèrent la tête avec une gêne presque douloureuse.
Le sourire de Charles se figea, puis se décomposa lentement, comme si chaque muscle de son visage cédait à une gravité soudaine.
— Je… pardon ? balbutia le père, se tournant lentement vers sa fille dont les yeux écarquillés ne fixaient plus que la pointe des souliers de Diane. Qu’est-ce que cela signifie ? Sybille ?
Sybille tenta d’ouvrir la bouche, mais aucun son articulé ne parvint à franchir ses lèvres desséchées. Une terreur brute, animale, la submergeait. Elle vit le reflet de sa propre misère dans les miroirs de la galerie. Elle était démasquée, mise à nu au milieu de ce monde dont elle avait tant convoité l’estime par des faux-semblants.