La jeune fille ne cria pas. Elle ne supplia pas non plus. Elle serra les mâchoires avec une force telle qu’un muscle tressaillit sur sa joue pâle. D’un geste d’une dignité royale qui contrastait violemment avec son chemisier souillé, elle posa délicatement son plateau sur un guéridon d’acajou, tourna les talons sans proférer un seul mot et quitta le grand salon sous les regards froids de l’assemblée.
Dans les couloirs réservés au personnel, loin des dorures et du parfum des lys, l’éclairage aux néons blafards révélait la réalité crue du labeur en coulisse. Des caisses de légumes s’empilaient le long des murs, des chariots roulaient dans un vacarme de métal. Clara entra dans les vestiaires déserts. Elle s’arrêta devant le miroir embué au-dessus du lavabo.
Une larme solitaire glissa enfin sur sa joue, traçant une ligne brillante sur sa peau claire, immédiatement suivie d’une rage sourde, profonde, viscérale. Elle ne pleurait pas sur son sort, elle pleurait d’indignation devant cette lâcheté institutionnalisée, cette conviction que l’or donnait le droit d’écraser l’âme de ceux qui travaillent.
Clara s’essuya le visage d’un revers de manche résolu. Elle alla vers son casier métallique, ouvrit le cadenas et en sortit son petit sac à main en cuir usé. Elle en tira son téléphone portable.
Elle composa un numéro gravé dans sa mémoire, un numéro qu’elle n’utilisait que rarement, par pudeur et par fierté, car elle avait toujours refusé de vivre dans l’ombre du pouvoir.
La tonalité ne retentit qu’une seule fois avant qu’une voix grave, chaude et empreinte d’une autorité naturelle ne réponde à l’autre bout du fil.
— Clara ? Ma puce, tu ne devais pas être occupée ce soir ?
À l’entente de cette voix, le rempart de stoïcisme de la jeune fille vacilla un instant, mais elle reprit le contrôle de sa respiration.
— Bonsoir, Papa. Je suis à l’hôtel d’Évreux. Pour le gala Montmirail.
Un silence bref et attentif s’installa à l’autre bout de la ligne. L’homme comprit immédiatement que quelque chose ne tournait pas rond. Le ton de sa fille était trop neutre, trop mesuré pour être naturel.
— Qu’est-ce qui s’est passé, Clara ?
— J’ai été engagée pour le service des réceptions, comme tu le sais. Une femme… Madame de Saint-Florent. Elle a renversé sa flûte de champagne sur moi, volontairement. Devant tout le monde. Elle a exigé que je ramasse le verre brisé à genoux en me disant que le vin valait plus cher que la vie de toute ma famille. Et le maître d’hôtel m’a jetée dehors comme un chien galeux pour ne pas contrarier cette cliente.
Au bout du fil, le souffle de son père devint lourd, lent, presque dangereux. Ceux qui connaissaient bien l’homme savaient que ce calme apparent précédait les tempêtes les plus dévastatrices.
— Reste dans les vestiaires, Clara. Ne te change pas. Garde ton uniforme trempé. Je suis à trois rues de là, au ministère de la Défense. J’arrive.
La communication fut coupée. Clara rangea son téléphone, s’assit sur le banc de bois du vestiaire et attendit. Son cœur battait la chamade, mais la honte venait d’abandonner la place à une froide détermination.
Pendant ce temps, dans la grande salle de réception, la fête avait repris son cours futile. Béatrice de Saint-Florent racontait son prétendu calvaire à un cercle d’amies complaisantes qui hochaient la tête en poussant des soupirs indignés.
— Rendez-vous compte, ma chère, ces gens-là n’ont plus aucun respect ! Si on ne leur montre pas leur place dès le début, ils finiraient par nous marcher dessus ! Le personnel aujourd’hui n’a plus aucune tenue !
Son mari, Laurent de Saint-Florent, venait de la rejoindre. Homme replet d’une cinquantaine d’années au teint rougeaud et au regard calculateur, il réajustait les boutons de son gilet de smoking avec l’assurance d’un prédateur de la finance.
— De quoi parles-tu, Béatrice ? demanda-t-il d’un ton distrait en consultant discrètement les cotations boursières sur sa montre connectée.
— D’une petite souillon de serveuse qui a failli gâcher ma soirée avec son incompétence crasse. Mais rassure-toi, mon amour, j’ai fait en sorte qu’elle soit mise à la porte sur-le-champ. Ces gens ont besoin de leçons d’humilité.
Laurent eut un petit rire condescendant en portant son verre à ses lèvres.
— Parfait. Ne perds pas ton temps avec ces futilités. Le ministre et le grand chancelier doivent faire une apparition d’ici peu pour remettre les décorations d’honneur aux mécènes de la ville. Le projet de requalification des docks de la Seine dépend entièrement du soutien de la préfecture et du cabinet d’État. C’est ce soir que nous décrochons ce contrat de quatre-vingts millions d’euros. Sois impeccable.
— Tu me connais, Laurent, je suis née impeccable, répondit-elle avec un sourire suffisant.
C’est à cet instant précis qu’une rumeur inhabituelle monta depuis le vestibule d’entrée.
Ce n’était pas le brouhaha feutré des arrivées ordinaires. C’était un claquement de portières lourdes, le grondement sourd de moteurs d’une cylindrée exceptionnelle qui venaient de couper leur contact devant le perron, et les ordres secs donnés par des agents de sécurité.
Les grandes portes à double battant en chêne massif et bronze doré s’ouvrirent à la volée.
Le maître d’hôtel, qui se tenait près de l’entrée, perdit instantanément son arrogance commerciale pour prendre une teinte cireuse. Il s’écarta précipitamment, trébuchant presque sur la queue de sa propre veste de frac.
Deux motards de la garde républicaine en grand uniforme, casqués et bottés, prirent position de part et d’autre de l’entrée avec une précision militaire. Derrière eux s’avancèrent quatre hommes en costume sombre et oreillettes, le regard balayant la salle avec une vigilance de faucons.
Puis, l’homme entra.
Il mesurait près d’un mètre quatre-vingt-dix, possédait une carrure imposante et des tempes d’un gris d’acier qui accentuaient la sévérité de ses traits aristocratiques. Il portait un costume d’une coupe irréprochable, taillé sur mesure dans une étoffe bleu nuit, sur lequel barrait la grande écharpe écarlate de la Légion d’honneur, accompagnée de l’insigne de Grand-Croix et d’une barrette de décorations militaires prestigieuses.