Seul. Vêtu d’une veste de chasse en toile cirée vert sombre, une lampe torche puissante à la main. Il avançait d’un pas méthodique, suivant sans peine les traces de pas fraîches laissées dans la terre meuble par la fuite désespérée d’Elena. Sur son visage ne figurait plus la moindre trace de comédie mondaine. Il n’y avait plus de masque. Rien qu’une fureur froide, clinique, absolue.
Il s’arrêta à dix mètres du moulin, braquant le faisceau éblouissant de sa torche sur la façade en ruine.
— Je sais que tu es là, Elena, résonna sa voix caverneuse sous la voûte des arbres. Tu as toujours été d’une prévisibilité navrante. Claire t’a raconté les histoires de Madeleine sur ce trou perdu, n’est-ce pas ?
Elena serra Noé plus fort, reculant pas à pas dans l’ombre de la pièce principale, cherchant des yeux une issue, un instrument, une arme. Rien d’autre que de vieux outils rouillés et des sacs de meunier pétrifiés par l’humidité.
Gabriel poussa la porte d’un coup de botte qui fit voler en éclats le verrou vermoulu. Le faisceau blanc balaya les toiles d’araignée, les gravats, avant de se fixer impitoyablement sur la silhouette accroupie d’Elena au fond de la grange.
— Tu pensais vraiment pouvoir m’échapper ? dit-il en s’avançant lentement, baissant légèrement la lampe pour la dévisager. Tu as détruit vingt ans de construction méthodique en une seule soirée d’hystérie. Mon nom est traîné dans la boue. Les administrateurs osent fouiller mes livres de comptes. Et tout ça pour quoi ? Pour un caprice de mère incapable de comprendre les impératifs d’un héritage !
— Tu ne voulais pas d’un héritier, Gabriel, cracha Elena, trouvant dans son désespoir une force qu’elle ne se soupçonnait pas. Tu voulais une garantie. Tu savais que Madeleine avait tout légué à mon enfant pour t’empêcher de liquider la fondation et d’empocher les actifs financiers à l’étranger !
Gabriel ricana. Un rire sec, sans joie, qui fit écho sous la charpente pourrie.
— Ma grand-mère était une vieille sénile manipulée par une sage-femme jalouse. Mais elle avait raison sur un point : la loi est formaliste. Si cet enfant est déclaré sous ma tutelle exclusive en raison de ton internement définitif, personne ne pourra m’empêcher de gérer les fonds comme je l’entends. Et si… par malheur… ce malheureux enfant ne survivait pas aux rigueurs de cette fugue inconsidérée dans les bois…
Il s’arrêta à deux mètres d’elle.
Les mots restèrent suspendus dans l’air glacé du moulin. Une horreur indicible s’abattit sur Elena. Elle comprit avec une netteté foudroyante ce qu’il était venu faire seul dans ces bois, loin des regards des fonctionnaires qu’il avait envoyés en diversion. Il n’avait jamais eu l’intention de ramener Noé vivant pour s’encombrer d’un procès interminable. Une mère démente en fuite, un nourrisson décédé d’hypothermie ou d’étouffement accidentel dans la panique… Gabriel apparaîtrait brisé par le chagrin, victime absolue de la folie de son épouse, héritant directement des biens sans la moindre entrave légale.
— Tu es un monstre, souffla-t-elle, ses yeux flamboyant d’une haine pure.
— Je suis un Valmont, Elena. Nous ne perdons jamais.
Il tendit la main, non plus avec précaution, mais pour arracher le couffin.
Elena ne recula plus. D’un mouvement vif et désespéré, elle saisit à tâtons un vieux piton de fer rouillé fiché dans le mur à côté d’elle et frappa vers l’avant de toutes ses forces. La pointe écorcha la joue de Gabriel qui poussa un juron étouffé, lâchant sa torche dans la poussière. Le faisceau roula sur le sol, illuminant la scène d’une lumière oblique et fantomatique.
Gabriel porta la main à sa pommette en sang, ses yeux exorbités par la stupéfaction.
— Salope… grogna-t-il en se jetant sur elle.
Il l’attrapa par le poignet, broyant ses os pour lui faire lâcher le fer. Elena hurla, mais utilisa son poids pour pivoter, protégeant Noé de son corps tandis qu’ils s’écroulaient tous deux sur les dalles disjointes. Noé se mit à pleurer, un cri strident, déchirant, qui sembla percer la nuit.
Gabriel posa un genou lourd sur la cuisse d’Elena, ses doigts se refermant sur sa gorge pour l’étouffer et étouffer le scandale une bonne fois pour toutes.
— Tais-toi ! Tais-toi enfin !
Elena se débattait, sentant l’air se raréfier dans ses poumons, la vue se brouillant en constellations écarlates. Sa main libre cherchait désespérément une prise dans la poussière. Ses doigts frôlèrent le boîtier de sa montre. Dans un ultime sursaut de conscience, elle écrasa à trois reprises le poussoir d’urgence latérale.
Un son strident jaillit soudain de l’extérieur, déchirant la forêt.
Ce n’était pas une sirène de police. C’était le hurlement assourdissant d’un klaxon de camion lourd, suivi du vrombissement puissant d’un moteur tout-terrain qui forçait le sous-bois à vive allure.
Les phares aveuglants d’un vieux pick-up tout-terrain s’écrasèrent contre les ouvertures du moulin, illuminant la poussière tourbillonnante comme un rideau de scène. La carcasse d’acier heurta l’auvent vermoulu qui s’effondra dans un fracas de tôles et de poutres brisées.
Gabriel sursauta, desserrant son étreinte.
La portière du véhicule claqua.
— Valmont ! lâcha une voix de femme, métallique, sans réplique possible.
Claire se tenait devant le pick-up, un vieux fusil de chasse à deux coups posé contre son épaule, pointé avec une stabilité absolue en direction du chef d’entreprise. Derrière elle, descendant du siège passager, un officier de gendarmerie en tenue d’intervention s’avançait l’arme au poing, suivi de deux hommes d’un peloton de surveillance.
— Ne bougez plus ! Gendarmerie nationale ! Lâchez cette femme et levez les mains ! hurla le gendarme, braquant son arme sur Gabriel.
Gabriel, le visage maculé de poussière et de sang, demeura pétrifié sur le sol du moulin. Il regarda le canon du fusil de Claire, puis l’arme réglementaire du gendarme, puis la montre d’Elena qui projetait désormais sur le plafond pourri les coordonnées GPS exactes transmises aux autorités.
Claire ne tremblait pas.