— Un loup blessé ne devient pas inoffensif, Elena. Il devient enragé. Gabriel a encore des alliés dans l’ombre. Des hommes qui ont autant à perdre que lui si les registres secrets de la fondation sont disséqués par les magistrats.

L’avertissement de Claire se matérialisa sept jours plus tard, sous la forme d’un coup de tonnerre juridique.

À dix heures du matin, une berline noire banalisée s’arrêta devant le portail de la propriété de briques. Deux hommes en costume sombre en descendirent, accompagnés d’une femme aux cheveux tirés, portant une sacoche de cuir estampillée des services sociaux départementaux.

Elena, qui étendait du linge dans le jardin avec sa mère, sentit ses entrailles se glacer.

— Madame Moreau ? déclara la femme sans un sourire en franchissant l’allée de gravier. Madame Valmont selon l’état civil. Je suis Madame Vallier, mandatée par le juge des référés du tribunal de grande instance. Une ordonnance de placement provisoire a été rendue ce matin à titre conservatoire.

— Un placement ? balbutia la mère d’Elena, se plaçant instinctivement devant sa fille. De quoi parlez-vous ? Le conseil d’administration a transmis toutes les preuves de la séquestration !

Madame Vallier tendit un feuillet scellé d’un tampon rouge.

— De nouveaux éléments médicaux ont été versés au dossier par le collège d’experts de la défense. Il est fait état d’un épisode psychotique aigu avec risque manifeste pour l’intégrité du nourrisson. En vertu de l’article 375 du Code civil, l’enfant Noé Valmont doit être confié sans délai à un tiers de confiance agréé, sous surveillance médicale stricte, dans l’attente des expertises psychiatriques contradictoires.

Elena recula, le souffle coupé, son cœur frappant sa poitrine avec une frénésie sauvage.

— C’est faux ! C’est lui qui a falsifié ces bilans ! Mon fils est en parfaite santé, je l’allaite, je m’occupe de lui à chaque seconde !

L’un des hommes en costume s’avança, la main posée sur sa hanche avec cette décontraction menaçante propre aux agents habitués à briser les résistances par la contrainte légale.

— Madame, ne compliquez pas la situation. Si vous refusez d’obtempérer, nous devrons faire intervenir la force publique pour exécuter la décision de justice. Vous ne feriez qu’aggraver votre cas devant la juridiction de fond.

Elena vit la voiture noire garée derrière le portail. Les vitres arrière étaient teintées d’un noir d’encre, mais à travers le pare-brise avant, elle devina une silhouette familière. Une silhouette qui ne descendait pas, savourant le spectacle à distance.

Gabriel.

Il était là. Il avait réussi, par ses réseaux d’influence et la corruption d’experts assermentés, à obtenir en catimini une décision exécutoire avant même que Maître Renaud ne soit averti de l’audience. Il ne venait pas en criminel nocturne ; il venait armé du bouclier froid de la loi pour lui dérober légalement son enfant.

— Donnez-moi l’enfant, répéta Madame Vallier en tendant les bras avec une froideur de bureaucrate.

La mère d’Elena tenta de s’interposer, mais le deuxième agent la repoussa fermement par les épaules, lui intimant l’ordre de reculer sous peine d’outrage et de rébellion.

Dans la tête d’Elena, un voile rouge se déchira. L’instinct de la bête acculée prit le dessus sur toute prudence. Elle ne pouvait pas revivre l’enfermement. Elle ne pouvait pas laisser ces mains anonymes remettre Noé à l’homme qui avait planifié son effacement méthodique.

Faisant mine de se retourner pour récupérer le carnet de santé sur la table basse du salon, Elena franchit la porte d’entrée, tourna la clé intérieure d’un coup sec, saisit le couffin nomade déjà prêt près du buffet et fila vers l’arrière-cuisine.

— Ouvrez cette porte immédiatement ! résonna la voix métallique de l’agent derrière le bois massif, suivie de coups sourds qui ébranlèrent les gonds.

Elena ne répondit pas. Elle passa par la porte de service donnant sur le verger arrière, enjamba la murette de pierres moussues et s’enfonça à corps perdu sous le couvert protecteur de la forêt. Ses poumons la brûlaient. Les ronces déchiraient le bas de son pantalon et griffaient ses chevilles, mais elle ne ralentissait pas. Contre son torse, Noé, bercé par la course folle, poussait de petits soupirs plaintifs sans s’éveiller tout à fait.

Elle savait où aller. Claire lui avait répété sans cesse : « Si un jour la loi des hommes puissants se retourne contre toi avant que la vérité n’éclate, va au vieux moulin de la Bonde. Là où Madeleine gardait ses archives privées. »

Le moulin désaffecté se trouvait à trois kilomètres au cœur des bois, dissimulé dans une gorge encaissée où aucun véhicule tout-terrain ne pouvait s’aventurer. C’était une bâtisse en ruine, à demi dévorée par le lierre et la pourriture végétale, dont la roue de bois pourrissait dans les eaux noires d’un ruisseau gonflé par les pluies d’automne.

Elena courut jusqu’à n’en plus pouvoir. La sueur lui piquait les yeux, mêlée à des larmes de rage. Lorsqu’elle atteignit enfin la silhouette spectrale du moulin, ses jambes se dérobèrent et elle s’effondra contre le chambranle pourri de la porte dérobée.

Elle poussa le battant qui gémit lugubrement. À l’intérieur régnait une obscurité glaciale, empestant la terre humide, la moisissure et les poutres séculaires. Elle s’adossa contre le mur de refend, reprenant péniblement son souffle, inspectant Noé avec une minutie désespérée. Le bébé allait bien, son petit visage était tiède sous le bonnet de laine.

Elle alluma l’écran de sa montre. Pas de réseau cellulaire dans cette cuvette rocheuse. La balise satellite autonome fonctionnait toujours, émettant un signal crypté directement vers le récepteur de secours que Claire conservait sur elle. Mais combien de temps faudrait-il à la vieille femme pour comprendre et la rejoindre ?

Soudain, un craquement résonna à l’extérieur.

Le bruit d’une branche morte écrasée sous une semelle lourde.

Elena retint son souffle, plaquant une main tremblante mais ferme sur la poitrine de Noé pour l’empêcher de remuer. Par les fentes des volets vermoulus, elle scruta l’orée des bois.

Ce n’était ni la police ni les agents des services sociaux.

C’était Gabriel.