« Allons, Daniel, quelle étrange plaisanterie… Les journalistes nous observent. Si c’est un problème d’organisation, nous pouvons retarder de quelques minutes… »

« Ce n’est pas une plaisanterie, Arthur. C’est un épilogue. »

Daniel monta d’un pas lent sur l’estrade réservée à l’autel, là où le microphone sur pied attendait les vœux des futurs époux. L’organiste s’arrêta net, plongeant le domaine dans un silence d’une densité étouffante.

« Mesdames et messieurs, commença Daniel, sa voix résonnant avec une clarté absolue à travers les puissants haut-parleurs disséminés dans le parc. Je vous remercie d’être venus si nombreux aujourd’hui pour célébrer ce qui devait être le renouveau de ma vie. Beaucoup d’entre vous savent les épreuves sombres que ma fille et moi avons traversées depuis la disparition d’Emma, mon épouse légitime. »

Arthur fit un pas en avant, le visage soudain crispé par une anxiété sourde.

« Daniel, arrête cette mascarade immédiatement, murmura-t-il entre ses dents en s’approchant de l’estrade. Tu es en train de détruire l’image du groupe… »

Daniel ne le regarda même pas.

« On m’a dit qu’Emma était instable. On m’a dit qu’elle m’avait fui. On m’a fait croire qu’elle reposait au fond d’un fleuve glacé. Et au milieu de ce désert affectif, deux personnes particulièrement dévouées m’ont tendu la main : mon associé le plus fidèle, Arthur Valmont, et une femme prétendument venue par hasard dans ma vie, Vanessa Lambert. »

Les murmures grandissaient dans la foule. Les visages des dignitaires se figeaient d’incompréhension.

« Mais il y a à peine vingt minutes, continua Daniel, ma fille de six ans a accompli un miracle. En jouant dans le vestiaire de la mariée, elle a brisé un faux panneau dissimulé derrière un miroir mural. »

Arthur pâlit instantanément. Une goutte de sueur perla sur sa tempe. Sa main glissa discrètement vers la poche intérieure de son veston, mais en se retournant, il découvrit avec stupeur deux membres de la garde d’élite du manoir postés juste derrière lui, les bras croisés, le regard implacable.

« Derrière ce miroir, reprit Daniel, la voix désormais chargée d’un mépris féroce, se trouvait Emma. Séquestrée. Droguée. Attachée comme un animal pour qu’elle meure étouffée pendant que nous buvions notre première coupe de champagne. »

Une vague de hoquets d’horreur et de cris d’effroi s’éleva de la foule. Des femmes portèrent leurs mains à leur bouche, des hommes d’affaires se levèrent d’un bond, stupéfaits.

« C’est faux ! hurla Arthur, perdant complètement contenance en s’emparant d’un second micro sur la table du notaire. Daniel fait une crise psychotique ! Il n’a jamais surmonté le deuil ! Gardes, évacuez-le, il est dangereux ! »

Aucun garde ne bougea.

Daniel sortit calmement le petit enregistreur noir de sa poche et l’approcha de la membrane du microphone principal.

Il appuya sur lecture.

La voix d’Arthur, amplifiée par les tours de son, résonna à travers tout le domaine avec une puissance assourdissante :

« …Dès que nous aurons prononcé nos vœux et que Daniel aura paraphé l’acte d’union avec la clause fiduciaire globale, elle sera transférée dans le van de la clinique privée en Suisse. Elle n’en sortira jamais… Daniel ne survivra pas à notre lune de miel aux Maldives. Un simple malaise cardiaque provoqué par son traitement pour la tension… et l’empire Valmont-Dumont nous appartiendra totalement. »

À ces mots, la panique s’empara d’Arthur. Il lâcha son micro, qui s’écrasa sur le plancher dans un larsen strident, et fit volte-face pour détaler vers l’allée des cèdres. Mais il n’eut pas le temps de faire dix mètres : Marc et trois agents de sécurité le plaquèrent violemment au sol, lui tordant les bras dans le dos sous les cris outrés des invités du premier rang.

Au même instant, au loin, des sirènes hurlantes déchiraient la quiétude de l’après-midi. Trois véhicules de la brigade criminelle et deux fourgons de gendarmerie franchirent les grilles dorées du domaine à toute allure, gravillonnant sur l’allée d’honneur avant de s’immobiliser en crissant devant le perron.

Daniel avait prévenu le procureur de la République personnellement quelques minutes avant de monter sur scène.

Le commissaire divisionnaire s’avança à grands pas vers l’estrade, brandissant son insigne.

« Arthur Valmont, Vanessa Lambert, vous êtes en état d’arrestation pour tentative d’assassinat en bande organisée, séquestration avec actes de torture et de barbarie, et tentative d’escroquerie en bande organisée. »

Tandis qu’on relevait Arthur, les vêtements couverts de terre, menottes aux poignets, deux policiers escortaient Vanessa hors du manoir, toujours vêtue de sa robe de mariée en lambeaux, le regard hagard et vaincu sous les flashs frénétiques des journalistes qui photographiaient sans relâche la chute des deux prédateurs.

Daniel descendit calmement les marches de l’estrade. Il s’approcha d’Arthur, qui respirait avec peine, maintenu par les policiers.

« Tu m’as tout pris pendant un an, Arthur, dit Daniel d’une voix basse, presque murmurée. Tu as fait pleurer ma fille chaque nuit. Tu as brisé le corps de la femme que j’aimais. Mais tu as commis une erreur fatale : tu as cru que l’amour d’un père et d’une enfant pouvait s’effacer avec des mensonges et du poison. »

Arthur le foudroya du regard, crachant sa rancœur :

« Tu ne serais rien sans moi, Daniel ! Rien ! Tu n’as jamais eu l’étoffe d’un requin ! Tu es un faible ! »

« Peut-être, répondit Daniel avec une sérénité désarmante. Mais aujourd’hui, le faible rentre chez lui avec sa famille. Et toi, tu vas passer le reste de tes jours dans une cage. »

Les policiers poussèrent Arthur et Vanessa dans les véhicules cellulaires, dont les portes claquèrent lourdement avant de s’éloigner toutes sirènes hurlantes.

Daniel se tourna vers la foule stupéfaite, salua brièvement les invités hébétés et jeta sa boutonnière de roses blanches sur le sol souillé. Sans accorder une seule seconde de plus à ce mariage de cauchemar, il monta à l’arrière d’une berline noire aux vitres teintées.

« À la clinique, ordonna-t-il au chauffeur. Roulez aussi vite que possible. »

Trois semaines plus tard.