Lily se mit à trembler violemment, serrant ses petits bras autour du cou de sa mère inconsciente.

Daniel regarda sa fille. Puis il regarda Emma, dont la respiration devenait de plus en plus sifflante. La fureur qui montait en lui ne le rendit pas aveugle ; au contraire, elle lui procura une lucidité absolue, glaciale, chirurgicale.

« Tu as sous-estimé une chose, Vanessa, murmura Daniel d’une voix d’outre-tombe. Tu as sous-estimé ce qu’un père et un mari est prêt à détruire pour sauver les siens. »

Sans un mot de plus, il fit signe à Marc.

« Menotte-la aux tuyaux métalliques de la salle de bain du fond. Bâillonne-la. Prends son téléphone et son oreillette de communication. Et si elle crie, assure-toi qu’aucun son ne franchisse cette porte. »

« Daniel ! Tu ne peux pas faire ça ! Daniel ! » hurla Vanessa alors que les gardes la traînaient sans ménagement vers l’arrière-pièce. La porte se referma sur ses imprécations étouffées.

À cet instant, la porte dérobée du dressing s’ouvrit sur le docteur Lefebvre, le médecin personnel de la famille, appelé en urgence par la sécurité. L’homme d’une soixantaine d’années écarquilla les yeux en découvrant l’état de la pièce, le panneau de bois fracassé et le corps d’Emma étendu sur le canapé.

« Grand Dieu… Daniel, qu’est-ce que… »

« Pas de questions, Henri, le coupa Daniel en posant une main ferme sur son épaule. Regarde-la. Dis-moi si elle va survivre. »

Le médecin s’agenouilla immédiatement, sortit son stéthoscope, prit le pouls d’Emma et examina ses pupilles.

« Déshydratation sévère, malnutrition avancée, et traces d’un puissant sédatif neuroleptique dans le sang… Elle est extrêmement faible, son cœur est sous tension, mais ses constantes vitales tiennent bon. Elle a dû recevoir une injection il y a moins de deux heures. Si elle était restée enfermée dans cet espace exigu sans aération une demi-heure de plus sous l’effet du produit, elle aurait succombé à un arrêt respiratoire. »

Les mâchoires de Daniel se crispèrent au point de faire craquer ses dents. Ils avaient prévu qu’Emma meure étouffée pendant la cérémonie. Ainsi, le corps aurait pu être évacué discrètement pendant que tous les invités faisaient la fête au champagne dans les jardins.

« Emmène-la par l’ascenseur de service jusqu’à la clinique privée de ton confrère, ordonna Daniel. Prends Lily avec toi. Ne la quitte pas d’une seule seconde. Je mets quatre hommes armés à ta disposition. Personne d’autre que moi ne doit savoir où elles se trouvent. Est-ce bien clair ? »

« Papa… ne me laisse pas ! supplia Lily, les yeux rougis par les larmes, son petit corps secoué de spasmes. J’ai peur ! »

Daniel s’accroupit devant sa fille. Il prit son visage entre ses paumes, essuyant doucement la poussière de plâtre sur ses joues rebondies.

« Lily, écoute-moi attentivement. Tu as été la petite fille la plus courageuse du monde aujourd’hui. Grâce à toi, maman est en vie. Tu as sauvé maman. Mais maintenant, ta mission est de veiller sur elle pendant que papa règle un problème très important. Tu me fais confiance ? »

La fillette hocha la tête, reniflant avec bravoure.

« Oui, papa… »

« Va avec le docteur Henri. Je vous rejoins dans moins de deux heures. Je te le jure sur ma vie. »

Il embrassa le front de sa fille, puis effleura doucement les cheveux emmêlés d’Emma, dont la main frémit imperceptiblement en réponse à son contact. Le médecin et deux agents évacuèrent la mère et l’enfant par le couloir dérobé des cuisines.

Resté seul dans le vestiaire ravagé, Daniel ramassa son veston de marié, épousseta ses manches, puis inspecta l’enregistreur et le téléphone confisqué à Vanessa. Un message venait d’apparaître sur l’écran verrouillé du smartphone :

« Tout est en place dehors. Les invités s’impatientent. Fais ton entrée dans cinq minutes, le pasteur est prêt. Arthur. »

Daniel esquissa un rictus glacial. Il saisit l’oreillette Bluetooth de Vanessa, la glissa dans son oreille, rangea le minuscule enregistreur dans sa poche intérieure et remit sa montre en place.

Il n’y aurait pas de mariage. Il y aurait une exécution publique.

Dans le grand parc du manoir, une musique d’orgue classique résonnait sous les tentes de soie immaculée. Près de quatre cents personnes issues des plus hautes sphères de la finance internationale, de l’industrie et de la politique devisaient joyeusement, coupes de champagne millésimé à la main. Au bout de l’allée centrale bordée d’arches de roses blanches se tenait Arthur Valmont.

Grand, élégant dans son smoking sur mesure, la cinquantaine fringante avec ses cheveux argentés impeccablement lissés, Arthur affichait le sourire radieux du fidèle ami et conseiller comblé. Près de lui, le notaire de la famille tenait un dossier en cuir noir renfermant les actes d’alliance patrimoniale qui devaient être ratifiés devant les témoins dès l’échange des alliances.

Soudain, les lourdes portes en chêne du manoir s’ouvrirent.

Un murmure parcourut l’assemblée. Les têtes se tournèrent. Mais ce ne fut pas la silhouette vaporeuse de la mariée qui apparut.

C’était Daniel.

Il marchait seul. Sans cortège, sans témoin à ses côtés. Son costume était impeccable, mais son pas était lourd, mesuré, presque menaçant. Son regard, d’ordinaire chaleureux et bienveillant, était sombre comme un ciel d’orage.

Arthur fronça imperceptiblement les sourcils, mais composa immédiatement une expression d’amusement complice en s’avançant vers lui.

« Daniel, mon cher ami ! Où est donc la magnifique promise ? Ne me dis pas qu’elle a le trac au dernier moment ? plaisanta Arthur à voix basse en lui tendant la main. »

Daniel ignora la main tendue. Il s’arrêta à un mètre de lui, le fixant droit dans les yeux avec une intensité qui fit vaciller l’assurance du directeur général.

« Le mariage n’aura pas lieu, Arthur, dit Daniel, d’une voix suffisamment posée mais assez distincte pour que les premiers rangs de l’assistance l’entendent. »

Un silence surpris commença à s’étendre parmi les invités les plus proches. Les rires s’éteignirent un à un.

Arthur rit nerveusement, tentant de désamorcer la situation.