Michelle, quant à elle, s’était retrouvée prise à son propre piège juridique. Ayant fait inscrire Christopher comme père sur les certificats de naissance initiaux pour maximiser ses futures pensions, elle s’était lancée dans une bataille judiciaire féroce contre lui pour obtenir des subsides qu’il était désormais incapable de payer.

Julian, ruiné et déshérité, s’était évanoui dans la nature quelque part au Nevada pour fuir ses créanciers, laissant les tribunaux statuer sur une situation ubuesque : une mère célibataire sans revenus réclamant des pensions à un père légal insolvable qui venait de lancer une procédure désespérée en désaveu de paternité, laquelle traînait dans les méandres administratifs en raison des frais d’avocats qu’il ne pouvait plus honorer.

Un coup discret fut frappé à la porte en verre dépoli de mon bureau. Ma collaboratrice entra, un dossier relié de cuir bleu sous le bras.

« Mme Lawson… pardonnez-moi, Victoria. Maître Vance vient de déposer les actes définitifs de clôture du trust familial de Paradise Valley. Evelyn Lawson a signé ce matin devant notaire à Phoenix. »

Je pris le document. Les pages sentaient le papier vélin neuf et l’encre fraîche.

À l’intérieur, les clauses de succession avaient été entièrement remaniées. N’ayant plus aucun descendant direct jugé digne ou légitime pour administrer la fortune colossale léguée par les concessions minières de Richard, Evelyn avait fait le choix qui s’imposait à son esprit pragmatique et impitoyable. Plutôt que de voir son patrimoine dilapidé par l’État ou dispersé entre des branches collatérales qu’elle abhorrait, elle avait constitué une fondation philanthropique privée dédiée à la recherche sur les maladies génétiques rares, en me confiant la présidence exécutive à vie, assortie d’un mandat de gestion exclusif et d’honoraires à la hauteur de mes exigences.

Je tournai la dernière page. Tout en bas, à côté de son paraphe rigide tracé à l’encre noire, Evelyn avait griffonné de sa main quelques mots au crayon de papier :

« Le nom s’éteint avec eux, Victoria. Mais l’empire reste entre les mains de ceux qui savent compter. »

Je refermai le dossier d’un geste sec et précis.

Je me levai pour m’approcher de la baie vitrée. Au loin, les vagues de l’océan venaient s’écraser méthodiquement contre la digue de pierre, inlassables, effaçant chaque trace laissée sur le sable par la marée précédente. Christopher m’avait prédit que je me retrouverais seule avec mes tableurs. Il n’avait jamais compris que dans un monde gouverné par l’illusion, la vanité et les passions destructrices, la froideur des chiffres et la rigueur de la vérité étaient les seules forteresses imprenables.

Je repris mon stylo, signai l’accusé de réception des actes notariés, et me remis au travail.