« Non, je ne la fermerai pas ! » répliqua Julian, les veines du cou gonflées par la fureur et l’alcool. « Elle m’a proposé un arrangement. Elle m’a traîné dans une clinique privée de fertilité à Tucson, la clinique Santa Cruz, gérée par l’un de ses cousins au second degré. Tout a été fait sous le manteau, sans dossier officiel, pour un protocole de FIV accéléré avec mes échantillons. Elle m’a juré que tu n’y verrais que du feu, que tu serais tellement ivre d’orgueil à l’idée d’avoir écrasé Victoria que tu ne poserais aucune question ! Elle m’a payé deux cent mille dollars en liquide, prélevés directement sur les comptes de campagne marketing que tu lui avais confiés pour sa boîte de communication ! »
« Non… non, c’est impossible », gémit Christopher, glissant contre le meuble, les mains plaquées contre son crâne. « Tu mens. Elle m’aime. Ce sont mes enfants. J’ai signé les actes de naissance ! Je suis leur père ! »
« Tu n’es rien du tout », intervint alors la voix glaciale d’Evelyn.
Le bruit sec de semelles de cuir claqua sur le sol. Evelyn s’était approchée de son secrétaire d’époque et en avait tiré une chemise cartonnée épaisse.
« Une semaine avant ton annonce de divorce, Victoria m’a envoyé un relevé d’activité bancaire de Vextor Dynamics montrant des virements suspects émis vers un compte obscur à Tucson », déclara Evelyn avec une cruauté majestueuse. « J’ai mandaté mes propres enquêteurs privés. J’ai déjà les copies des registres d’admission de la clinique de Tucson. Les signatures de Michelle et de Julian y figurent. Mais surtout… j’ai fait prélever des mèches de cheveux dans le berceau de ta suite d’hôtel hier soir, Christopher. Mon laboratoire de génétique médicolégale à Scottsdale m’a rendu son rapport préliminaire il y a deux heures. »
Un bruissement de feuilles résonna distinctement dans le micro.
« Probabilité de paternité entre Christopher Lawson et les jumeaux Leo et Clara Lawson : 0,0 %. Probabilité de parenté au premier degré avec Julian Lawson : 99,8 %. »
Un sanglot rauque, bestial, s’échappa de la gorge de Christopher. L’homme qui, quarante-huit heures plus tôt, m’expliquait avec une condescendance perverse que je me retrouverais seule avec mes tableurs pendant qu’il bâtissait une dynastie, venait d’être pulvérisé sur le plan biologique, moral et social par sa propre famille.
« Sortez », ordonna Evelyn.
« Mère… écoute-moi », supplia Christopher en rampant presque vers elle. « J’ai été manipulé ! C’est Michelle, c’est cette garce ! Je vais la faire enfermer, je vais faire annuler la reconnaissance, nous allons… »
« Sortez tous les deux de cette maison », répéta la matriarche sans une once d’émotion. « Michelle, vous ne toucherez pas un centime de la succession Lawson. Julian, tu viens de signer ta déchéance définitive : le trust familial sera modifié dès lundi matin par mes avocats pour révoquer l’intégralité de tes rentes mensuelles. Tu devras rembourser chaque dollar volé à la société jusqu’au dernier centime, sinon je transmettrai moi-même le dossier au bureau du procureur général d’Arizona pour fraude médicale et détournement d’actifs. »
« Et moi ? » cria Christopher, la voix brisée par les larmes. « Qu’est-ce que je deviens, moi ? »
Evelyn baissa les yeux sur lui avec une moue d’indifférence absolue, le toisant comme on observe une poussière sur une nappe immaculée.
« Toi, Christopher ? Tu n’as plus de parts dans Vextor Dynamics, puisque Victoria a exercé ses droits de préemption et ses saisies conservatoires hier après-midi en Californie suite à la rupture pour faute de vos accords d’actionnaires. Tu n’as plus d’héritage ici, car mon testament stipulait expressément que mes avoirs ne reviendraient qu’aux descendants portant le sang prouvé de Richard. Tu as voulu une famille à tout prix pour flatter ta misérable vanité masculine ? Grand bien te fasse. Tu as désormais deux enfants sur les bras qui ne sont pas de toi, une maîtresse escroc qui te déteste déjà, et des dettes colossales envers ton ex-femme. Ramasse tes bâtards, Christopher, et disparais de ma vue. »
Le grincement des roulettes du couffin retentit, mêlé aux invectives ordurières que Michelle et Julian commencèrent à s’échanger en se dirigeant vers le hall d’entrée. Une porte claqua avec la violence d’un coup de canon, suivie par les pleurs étouffés d’un homme brisé, assis seul sur le carrelage froid.
La communication resta ouverte encore quelques instants. J’entendis le tintement léger d’un flacon de cristal qu’on débouchait, puis les talons d’Evelyn qui se rapprochaient du terminal mural.
Elle ne décrocha pas l’interphone. Elle parla simplement vers le capteur, sachant parfaitement que j’écoutais à l’autre bout de la ligne.
« Tu avais raison sur toute la ligne, Victoria. Le travail est propre. »
Je ne répondis pas. J’appuyai doucement sur la touche rouge pour couper la liaison.
PARTIE 4
Six mois plus tard, la brise marine de San Diego apportait une fraîcheur bienvenue sur la terrasse de mon nouveau cabinet d’audit et de restructuration financière, situé au dernier étage d’une tour d’affaires surplombant l’océan Pacifique.
Vextor Dynamics n’existait plus sous son ancienne forme. Privée de mes garanties bancaires et plombée par la révélation des malversations financières orchestrées par Christopher pour financer le train de vie de Michelle, l’entreprise s’était effondrée en quelques semaines. Lors de la liquidation judiciaire, mes associés et moi avions racheté les brevets technologiques les plus rentables pour une bouchée de pain, laissant les dettes d’exploitation et les poursuites des fournisseurs sur les épaules du président déchu.
Christopher avait tenté de me joindre à d’innombrables reprises. Des messages vocaux interminables, débutant par des menaces hystériques pour se terminer dans des supplications larmoyantes. Il vivait désormais dans un deux-pièces impersonnel de la banlieue est de Phoenix, travaillant comme courtier subalterne dans une agence d’assurances de seconde zone. Le fisc fédéral avait saisi ses derniers comptes bancaires pour régulariser des exercices non déclarés que j’avais commodément pointés du doigt lors de la remise des bilans au tribunal de commerce.