— Vraiment ? rétorqua Arthur avec un sourire glacial. Alors comment expliques-tu cette police d’assurance-vie souscrite il y a tout juste un mois auprès d’un courtier offshore aux îles Caïmans ? Une police d’une valeur de quinze millions d’euros sur la tête de la petite Lily Sterling, dont la clause bénéficiaire secondaire en cas de décès de l’enfant et d’incapacité mentale du père te désigne, toi, Vanessa, comme unique exécutrice fiduciaire ?
L’assemblée poussa un cri d’effroi collectif.
Ce n’était plus seulement de la maltraitance. C’était un complot prémédité visant à détruire une enfant et à précipiter son père dans la folie ou le suicide pour capter une fortune colossale.
Je me relevai lentement. Mes poings étaient tellement serrés que mes ongles s’enfonçaient douloureusement dans la paume de mes mains, faisant perler de petites gouttes de sang. Toute la tristesse, toute la culpabilité qui m’avaient paralysé depuis la mort de Claire se cristallisèrent en une colère froide, pure et tranchante comme une lame d’épée.
— Espèce de démone, dis-je d’une voix si basse et terrifiante que Vanessa recula d’un bond, manquant de trébucher sur sa traîne. Tu voulais tuer mon enfant pour de l’argent ?
À cet instant précis, la double porte du salon s’ouvrit à la volée. Le docteur Moreau fit son entrée, suivi de deux infirmiers transportant une civière thermique et une mallette d’urgence. Derrière eux marchaient quatre officiers de police en uniforme, menés par le capitaine Lambert, un vieil ami d’Edward Sterling.
Le docteur Moreau ne posa aucune question inutile. Vétéran respecté, il s’agenouilla directement près de Lily, enveloppant le petit corps frigorifié dans une couverture isotherme chauffante reliée à une batterie portable.
— Hypothermie modérée à sévère, diagnostiqua-t-il rapidement en vérifiant les pupilles et le pouls de ma fille. Son rythme cardiaque est ralenti, mais stable. Nous devons la transporter à l’hôpital pédiatrique sur-le-champ pour prévenir tout choc hypovolémique et surveiller ses fonctions pulmonaires.
— Je viens avec vous, dis-je immédiatement en faisant un pas vers mon enfant.
— Non, Thomas, dit doucement mon père en posant une main ferme sur mon épaule. Reste ici pour régler cela une bonne fois pour toutes. Je monte dans l’ambulance avec elle. Elle sait que son grand-père la protège. Finis le travail ici.
Je regardai mon père. Dans ses yeux d’habitude impassibles, je vis une lueur d’approbation et une confiance absolue. Il me confiait la tâche d’abattre définitivement l’ennemi qui avait franchi nos portes. J’embrassai le front glacé de Lily, lui chuchotant à l’oreille :
— Papa t’aime plus que tout au monde, mon cœur. Tu es en sécurité maintenant. Plus personne ne te fera jamais de mal. Je te rejoins dans une demi-heure.
La petite serra faiblement mon petit doigt avant d’être délicatement soulevée par les infirmiers. Le docteur Moreau et mon père quittèrent la pièce à grands pas, escortés par une partie du personnel.
Dès que la porte se referma sur eux, l’atmosphère du salon changea radicalement. L’urgence médicale laissait place à la justice implacable.
Le capitaine Lambert s’avança, son képi sous le bras, fixant Vanessa qui tremblait de tout son corps contre le piano à queue.
— Vanessa Sterling, née Moreau, déclara l’officier d’une voix sans appel. En vertu des preuves matérielles remises par la sécurité de monsieur Sterling et des éléments accablants constatés ce soir, je vous place en état d’arrestation pour tentative d’homicide sur mineure de moins de quinze ans, mise en danger délibérée de la vie d’autrui avec préméditation, et tentative d’escroquerie aggravée en bande organisée.
— Non ! Non ! Vous ne pouvez pas me toucher ! cria Vanessa, son visage déformé par une hystérie sauvage. Vous n’avez aucune preuve que je voulais sa mort ! Elle n’est pas morte ! C’était une punition parentale ! Vous ne pouvez rien prouver contre moi ! Thomas, dis-leur ! Dis-leur que je suis ta femme !
Mais ses cris pathétiques ne rencontrèrent que le silence glacial d’un auditoire unanime dans son mépris. Ses amis mondains, qui lui baisaient la main une heure plus tôt, détournaient le regard, feignant d’observer les rideaux ou leurs souliers.
Arthur fit un pas supplémentaire et sortit une dernière feuille du dossier kraft.
— Pas de preuves, Vanessa ? Tu as sous-estimé l’homme avec qui tu t’es alliée pour monter cette arnaque. Ton complice, Marc Vidal, l’ancien banquier radié qui t’a aidée à monter la structure offshore aux Caïmans… Il a été appréhendé il y a deux heures à l’aéroport de Roissy alors qu’il tentait d’embarquer pour Dubaï avec un faux passeport. Et devine quoi ? Pour sauver sa peau et éviter vingt ans de réclusion criminelle, il a tout déballé. Les échanges de messages cryptés où tu expliquais vouloir “créer un malheureux accident d’hiver” pour la petite avant la fin de l’année, les relevés de comptes, les virements préparatoires… Tout est là.
Ce dernier coup porta l’estocade.
Les jambes de Vanessa cédèrent complètement. Elle s’effondra sur le marbre blanc, sa splendide robe émeraude étalée autour d’elle comme une flaque de poison. Ses mains griffèrent le sol, ses ongles laqués se brisant contre la pierre. Elle ne pleurait plus comme une femme blessée ; elle sanglotait comme une bête traquée qui réalise que le piège s’est refermé pour toujours sur sa patte.
Deux policiers s’avancèrent méthodiquement. Avec des gestes précis et froids, ils relevèrent la femme effondrée, lui ramenèrent les bras dans le dos et passèrent les menottes en acier chromé autour de ses poignets fins. Le déclic métallique retentit avec une netteté chirurgicale dans la pièce silencieuse.
Hélène, la mère de Vanessa, tenta de s’approcher pour balbutier une protestation :
— Monsieur le commissaire, c’est absurde, ma fille a une réputation, sa famille…
— Madame Moreau, coupa le capitaine Lambert sans même la regarder. Si vous insistez, je demande immédiatement un mandat d’amener à votre nom pour complicité et recel. Les documents trouvés chez monsieur Vidal mentionnent plusieurs transferts suspects vers votre compte bancaire personnel à Monaco ces six derniers mois. Vous devriez songer à vous trouver un très bon avocat plutôt que d’interférer dans une procédure criminelle.