Elise ferma les yeux une fraction de seconde, laissant échapper une longue inspiration tremblante. « Non, Mark. Ce n’était pas une échelle. »
« Viens avec moi, » dit-il d’un ton sec, sans colère apparente mais avec une froideur qui fit plus de mal à Elise que tous les cris de Judith. « On quitte cet endroit. Tout de suite. »
La suite 814 du Norfolk Waterside Marriott sentait la moquette traitée chimiquement et l’air conditionné trop froid. Par la baie vitrée, la brume nocturne montait de la rivière Elizabeth, estompant les feux de navigation des remorqueurs et les silhouettes massives des destroyers amarrés à la base navale au loin.
Elise entra la première. Elle retira sa casquette d’officier et la posa avec précaution sur la commode en faux acajou. Ses mains, habituellement si calmes lorsqu’elles manipulaient des armes ou des consoles tactiques, tremblaient de manière incontrôlable.
Mark claqua la porte derrière lui. Il ne prit pas la peine d’allumer le plafonnier, laissant la seule lumière spectrale des néons du port baigner la pièce d’un bleu d’encre. Il retira sa veste de smoking d’un geste brutal et la jeta sur un fauteuil.
« Huit ans, Elise. »
Il se tenait au milieu de la pièce, les poings serrés, le torse se soulevant au rythme de sa respiration saccadée.
« Nous sommes mariés depuis cinq ans. Nous avons vécu ensemble pendant six ans. Quand Andrew est mort, j’ai passé des mois à essayer de comprendre pourquoi un jeune homme de vingt-deux ans, qui adorait jouer de la guitare et qui passait ses permissions à bricoler de vieux postes de radio, s’était retrouvé carbonisé à côté d’une turbine auxiliaire. Tu étais là quand nous avons reçu le cercueil. Tu te tenais au fond du salon funéraire. Tu portais des lunettes de soleil. Tu n’as pas dit un mot. »
« Mark, je n’avais pas le droit… »
« Tais-toi ! » rugit Mark, brisant son propre calme. Il s’approcha d’elle, s’arrêtant à un mètre à peine. « Ne me parle pas du règlement ! Ne me parle pas de la Marine ! Je m’en fous de la Marine ce soir ! Tu as couché dans mes bras la nuit où j’ai pleuré parce que son anniversaire arrivait. Tu m’as embrassé, tu m’as murmuré que le temps apaiserait les choses, que son âme était en paix ! Tu as regardé ma mère perdre l’esprit à chaque fête des mères, allumer cette putain de bougie devant son portrait, et tu es restée assise à manger sa tourte en silence ! »
Elise serra les mâchoires, les larmes coulant enfin, silencieuses et brûlantes, le long de ses joues pâles. « Tu crois que c’était facile ? Tu crois vraiment que c’était un choix confortable ? »
« Alors explique-moi ! » cria-t-il, la voix déchirée. « Explique-moi ce qui s’est passé dans cette pièce ! Parce que si tu ne me le dis pas maintenant, si tu ne me donnes pas chaque maudite seconde de vérité, je passe cette porte et tu ne me reverras plus jamais. »
Elise le regarda. Elle vit la blessure béante dans les yeux de l’homme qu’elle aimait, une blessure que des années de non-dits venaient d’infecter mortellement. Elle savait que le moment était venu. Le sceau du secret était levé, mais le prix à payer pour la vérité allait être dévastateur.
Elle s’assit lentement sur le bord du lit, les mains croisées sur ses genoux, le regard fixé sur la moquette sombre. Quand elle commença à parler, sa voix n’était plus celle d’un officier supérieur en représentation ; c’était la voix rauque, hantée d’un soldat qui revit son cauchemar.
« L’USS Carver n’était pas en patrouille de routine, » commença-t-elle doucement. « Nous n’étions même pas supposés être dans le golfe d’Oman. Le navire transportait une unité clandestine d’interception des signaux ultra-haute fréquence. Notre mission était de surveiller les communications d’une cellule paramilitaire financée par un État étranger qui testait un logiciel d’intrusion capable de pirater le système de commande Aegis de nos navires de guerre. Andrew… Andrew était un génie, Mark. Tu savais qu’il était doué pour les langues, mais il était bien plus que ça. Il comprenait la logique des signaux comme personne. En trois semaines, il avait cassé leur protocole de chiffrement. Il avait tout décodé. »
Mark restait immobile, la respiration courte, suspendu à ses lèvres.
« Le 14 novembre, à deux heures du matin, » poursuivit Elise, « ils nous ont attaqués. Pas avec un missile. Pas avec une torpille. Ils ont utilisé une vedette civile rapide pour tromper nos radars côtiers, et ils ont abordé par les sabords de la quille pendant que le navire manœuvrait dans les hauts-fonds. Ce n’étaient pas des pirates. C’étaient des professionnels, surentraînés, équipés de silencieux, de vision thermique et d’explosifs au plastic. Leur objectif n’était pas de couler le navire. C’était de voler les serveurs où Andrew avait stocké quarante téraoctets de données d’interception et les clés de chiffrement de la Flotte. »
Elle ferma les yeux, et Mark put voir le léger tressaillement de sa cicatrice.
« L’alerte n’a été donnée que lorsqu’ils ont abattu les deux gardes postés devant le pont zéro-trois. Andrew et moi étions les seuls à l’intérieur du sanctuaire, la salle des serveurs sécurisée. Une porte blindée en acier trempé de quinze centimètres d’épaisseur. Dès que les premiers tirs ont retenti dans le couloir, j’ai su qu’ils venaient pour nous. J’ai ordonné la procédure Scorch Earth : effacer chaque disque dur, détruire les matrices optiques, brûler les mémoires flash. »
« Et Andrew ? » demanda Mark, la gorge nouée.
« Andrew était assis devant la console centrale. La procédure d’effacement prenait quatorze minutes. Quatorze minutes pendant lesquelles la console devait rester alimentée manuellement et synchronisée avec le satellite relais pour renvoyer les copies de secours au Pentagone avant destruction. Ils ont fait sauter la première charge contre la porte blindée. Le souffle a traversé les gonds. La serrure électronique a fondu. Ils savaient ce qu’ils faisaient : ils ont glissé une lance thermique dans l’interstice pour découper le pêne. »