« Alors lancez-les immédiatement, » répondit Éléonore sans un frémissement. « Car ils ne s’arrêteront pas d’eux-mêmes. Ils considèrent mon enfant comme un obstacle gênant qu’il convient d’écraser. Mais ils ont oublié que c’est l’héritier légitime. »
Pendant ce temps, à l’hôtel particulier du parc Monceau où résidait Delphine, l’ambiance n’était pourtant pas à l’inquiétude mais à l’impatience triomphante. Christian sirotait un expresso, adossé à une cheminée monumentale, tandis que Delphine téléphonait frénétiquement à son avocat mondain pour préparer l’offensive médiatique.
« Il faut lancer le communiqué ce soir, » disait-elle au combiné. « Parler de déséquilibre psychologique chez la veuve, d’instabilité émotionnelle dangereuse pour l’enfant. Les journalistes adorent ce genre de drame bourgeois. Nous obtiendrons la garde provisoire avant la fin de la semaine. »
Elle raccrocha avec un petit rire satisfait. « Christian, les types que tu as envoyés cette nuit ont fait le ménage ? »
Christian fronça les sourcils, consultant sa montre. « L’intermédiaire ne m’a pas rappelé. Mais peu importe, même si la grange n’a pas entièrement brûlé, le message a été reçu. Cette fille vient d’une famille modeste de province. Elle n’a pas l’étoffe nécessaire pour résister à la peur. Dès qu’elle comprendra que sa sécurité physique et celle de son fils sont en jeu, elle signera la cession des parts de Julien pour un chèque dérisoire. »
À cet instant précis, un fracas retentit au rez-de-chaussée de l’hôtel particulier. Des bruits de voix fermes, des pas lourds montant le grand escalier et le bruit sec d’une porte repoussée sans cérémonie interrompirent leur échange.
« Que signifie ce vacarme ? » s’indigna Delphine en se précipitant vers la porte du salon.
Elle n’eut pas le temps d’atteindre la poignée. Deux officiers de police judiciaire en tenue civile, brassard orange au bras, entrèrent dans la pièce, suivis du commissaire Lebrun.
« Christian de Valmont ? Delphine de Valmont ? » demanda froidement le commissaire en déployant un document officiel.
« Vous êtes chez moi ! » s’écria Delphine, suffoquée d’indignation. « Pour qui vous prenez-vous ? Sortez immédiatement ou j’appelle le préfet ! »
« Épargnez-vous cette peine, madame, » répliqua Lebrun avec un flegme impitoyable. « Nous exécutons un mandat d’arrêt délivré par le parquet national financier pour abus de biens sociaux, blanchiment aggravé, fraude fiscale en bande organisée, et mise en danger de la vie d’autrui dans le cadre du dossier industriel de Rouen. Et pour vous, monsieur de Valmont, s’y ajoute une enquête pour tentative de destruction criminelle par incendie et menaces de mort sous condition. Vos téléphones, s’il vous plaît. »
Le visage de Christian se vida instantanément de tout son sang. Le teint hâlé et l’assurance hautaine s’effondrèrent pour laisser place à un masque de cire livide.
« C’est… c’est une calomnie, » balbutia-t-il, les mains tremblantes alors que les policiers lui demandaient de se retourner pour lui passer les menottes. « C’est cette fille, n’est-ce pas ? Elle a inventé des histoires ! Vous ne pouvez pas me menotter, je suis le président du groupe Valmont ! »
« Vous n’êtes plus rien du tout pour l’instant, monsieur de Valmont, sinon un prévenu, » lâcha le commissaire avec une pointe de mépris. « Les perquisitions sont en cours au siège social et dans votre cabinet d’audit. »
Delphine, voyant les menottes se refermer sur les poignets de son frère, laissa échapper un sanglot de rage et d’impuissance. Elle voulut résister lorsqu’une brigadière s’approcha d’elle pour lui saisir les bras, mais son arrogance s’évanouit complètement face à la froideur implacable de la procédure légale. En descendant les marches de l’hôtel particulier sous les yeux des domestiques et des voisins attirés par les gyrophares, Delphine vit une silhouette familière debout sur le trottoir d’en face.
Éléonore était là.
Elle se tenait immobile, le vent d’automne faisant doucement flotter les pans de son manteau sombre. Elle ne souriait pas. Elle ne jubilait pas. Son visage était un masque d’une dignité royale et impassible. Elle regarda Delphine droit dans les yeux, un regard d’une profondeur abyssale qui renvoyait la mondaine à sa propre déchéance.
Dans ce regard, Delphine lut la vérité nue : la provinciale qu’ils avaient méprisée et considérée comme une proie facile était en réalité la gardienne inflexible d’une forteresse qu’ils n’auraient jamais dû tenter d’assiéger.
Les semaines suivantes virent l’empire d’hypocrisie des Valmont s’effondrer sous le poids des révélations judiciaires. Les journaux nationaux firent leurs choux gras des manœuvres frauduleuses de Christian et des collusions de Delphine. Mis en examen, privés de leurs passeports et placés sous contrôle judiciaire strict après une période de détention préventive, ils découvrirent ce qu’était l’opprobre public. Le conseil d’administration du groupe, désireux d’éviter la faillite totale et de redorer son blason, vota la révocation immédiate de tous leurs mandats sociaux.
Mais pour Éléonore, le combat ne s’arrêtait pas à une victoire punitive. Il fallait reconstruire, assainir et pérenniser l’héritage de Julien au profit exclusif de Gabriel.
Convoquée à l’assemblée générale extraordinaire des actionnaires, qui se tenait dans les salons feutrés du siège historique de l’avenue Montaigne, Éléonore fit son entrée seule. Elle n’était accompagnée que de Maître Vaneau. Les regards des financiers, des banquiers et des anciens administrateurs, jadis complices silencieux de Christian, pesaient sur elle avec un mélange de curiosité et d’appréhension. Beaucoup s’attendaient à voir une femme prête à liquider les actifs pour toucher un héritage rapide et se retirer dans l’anonymat.
Prenant place au bout de la grande table d’acajou, Éléonore posa ses dossiers devant elle. Lorsqu’elle prit la parole, sa voix claire, mesurée et sans fioriture résonna dans le silence attentif de la salle.
« Messieurs, » commença-t-elle sans complaisance. « Les errements de Christian et Delphine de Valmont ont failli ruiner cette maison et ont sali le nom que porte mon fils. Mon époux Julien est mort en tentant de préserver les outils de production et les emplois de nos ouvriers à Rouen et dans les Vosges. En qualité de tutrice légale de Gabriel de Valmont, actionnaire majoritaire par dévolution successorale directe, je vous annonce que nous ne vendrons aucune branche industrielle à des fonds de pension spéculatifs. »