Une odeur acre d’essence monta rapidement dans l’air nocturne.
Éléonore comprit instantanément la manœuvre : incendier les annexes pour créer un désordre catastrophique, simuler une négligence ou faire disparaître les traces matérielles que Julien aurait pu laisser derrière lui, tout en semant une terreur psychologique absolue pour la contraindre à fuir le domaine.
Son sang ne fit qu’un tour. Elle ne céda ni à la panique, ni aux larmes. Descendant l’escalier de service à pas feutrés, elle saisit dans l’armoire de sécurité du couloir le fusil de chasse de Julien, vérifia qu’il était chargé de cartouches de petit calibre non létales, prévues pour éloigner les sangliers, et déverrouilla la porte de la buanderie donnant directement sur la cour arrière.
Une étincelle jaillit près du hangar. Une flamme timide commença à lécher les planches de pin sec.
Éléonore surgit de l’ombre de la terrasse avec une autorité implacable.
« Arrêtez tout de suite ! » cria-t-elle, épaulant le fusil avec une assurance glaciale.
Les deux hommes sursautèrent. L’un d’eux, grand et dégingandé, brandit un chalumeau portable avec une arrogance agressive. « Rentre chez toi, madame, si tu ne veux pas brûler avec la grange ! »
Sans la moindre hésitation, Éléonore pressa la détente en visant le sol à un mètre des pieds de l’agresseur. La détonation déchira la nuit avec un fracas assourdissant. Le jet de grenaille fit voler en éclats le gravier, ricochant violemment contre les tibias du pyromane qui poussa un hurlement de bête blessée, lâchant son chalumeau dans l’herbe mouillée.
« Le prochain coup part dans le thorax ! » rugit Éléonore, réarmant la culasse avec un claquement sec. « Gabriel dort à l’étage. Si vous faites un pas de plus vers cette maison, je vous abats comme des bêtes sauvages. Couchez-vous au sol ! Immédiatement ! »
La détermination brute qui émanait d’elle n’avait rien de feint. Les deux voyous, payés quelques billets pour un sale coup nocturne, comprirent immédiatement qu’ils avaient affaire à une femme prête à mourir ou à tuer pour sanctuariser le lieu de repos de son fils. Le second jeta son bidon d’essence et s’enfuit en courant vers les taillis, tandis que le blessé, rampant sur les coudes, réussit à se relever péniblement pour disparaître dans l’allée des hêtres, laissant derrière lui une traînée de panique.
Éléonore s’empara immédiatement d’un extincteur fixé au mur extérieur, étouffant les premières flammes avant qu’elles n’atteignent la structure du hangar. Lorsque l’incendie fut totalement maîtrisé, la fumée âcre se dissipa dans l’air froid de l’aube.
Elle jeta un regard vers le premier étage. Derrière les rideaux de sa chambre, Gabriel regardait la scène, les yeux écarquillés mais silencieux.
Elle leva la main vers lui, esquissant un signe de paix rassurant, lui signifiant que le péril était écarté, que le rempart tenait bon.
À sept heures du matin, Éléonore, impeccablement vêtue d’un tailleur pantalon en laine bleu marine, les cheveux lissés et noués en un chignon strict, confiait Gabriel à Maria, la gouvernante espagnole qui travaillait pour elle depuis la naissance de l’enfant et dont la fidélité était à toute épreuve.
« Ferme toutes les grilles, Maria, » ordonna Éléonore en lui tendant les doubles des verrous de sécurité. « Si quelqu’un se présente, même la police, tu vérifies leurs plaques d’immatriculation et tu appelles immédiatement le cabinet Vaneau. Personne n’entre. Et personne ne touche à Gabriel. »
« Soyez tranquille, señora Éléonore, » répondit la vieille femme avec ferveur en serrant la main de sa maîtresse. « Sur ma vie, personne n’approchera du petit. »
À huit heures précises, Éléonore franchissait le seuil du cabinet de Maître Vaneau, boulevard Saint-Germain à Paris. Le bureau respirait l’ordre austère des grandes traditions juridiques : des rayonnages chargés de recueils de jurisprudence, un vaste sous-main en cuir patiné et un vieil homme au regard vif sous des sourcils blancs broussailleux.
Sur la table, Robert Vaneau n’avait pas seulement disposé des tasses de café noir fumant. Deux hommes en costume sombre étaient déjà présents : le commissaire principal Lebrun de la brigade financière et un substitut du procureur de la République rattaché au pôle économique.
« Éléonore, » dit Vaneau en se levant pour lui baiser la main avec déférence. « Messieurs, je vous présente Madame Julien de Valmont. Ce qu’elle a à vous remettre va redéfinir l’ensemble du dossier industriel Valmont que vos services tentent d’élucider depuis trois ans. »
Éléonore posa la mallette en cuir sur la table. Elle l’ouvrit et en sortit les trois classeurs noirs ainsi que la clé USB.
« Monsieur le commissaire, » commença-t-elle sans le moindre préambule émotionnel, « vous trouverez ici la cartographie complète des flux financiers illicites du groupe Valmont, orchestrés par Christian de Valmont. Il ne s’agit pas de simples litiges successoraux. Ce sont des détournements d’actifs majeurs, de la fraude fiscale en bande organisée, et des virements bancaires attestant de la corruption de plusieurs fonctionnaires du ministère de l’Environnement concernant le site de Rouen. »
Elle fit une pause, puis ajouta d’une voix plus tranchante : « Et cette nuit, à quatre heures, une tentative d’incendie criminel a été perpétrée sur notre propriété pour tenter de détruire ces documents et de nous terroriser, mon fils de sept ans et moi-même. J’ai déposé une plainte formelle avec les enregistrements des caméras périmétriques que Julien avait secrètement installées. On y voit distinctement la plaque du véhicule utilisé par les malfaiteurs, immatriculé au nom d’une société de sécurité privée appartenant à un proche de Christian. »
Le substitut du procureur feuilleta les premières pages du dossier bancaire suisse. Ses yeux s’écarquillèrent au fil de la lecture des chiffres et des confirmations d’avoirs occultes.
« Ces pièces sont accablantes, Madame de Valmont, » déclara le magistrat en relevant la tête. « Si l’authenticité de ces signatures est confirmée, et tout indique qu’elle l’est, nous n’avons pas seulement de quoi stopper toute velléité d’expropriation ou de destitution de tutelle. Nous avons de quoi lancer des mandats de perquisition et de garde à vue dès ce matin. »