L’agent partit en trombe. De Santis s’approcha alors du fauteuil de Bianca, son regard tombant sur le panneau éventré, les gravats de plâtre répandus sur le carrelage et le registre grand ouvert sur les genoux de la jeune fille. Ses pupilles se dilatèrent lorsqu’il lut le nom gravé sur la plaque de métal qu’elle tenait encore entre ses doigts fébriles.

L’homme devint blême, comme si un fantôme venait de surgir des entrailles du vieux bâtiment.

« Par tous les saints… Lucia Ferri… » murmura-t-il dans un souffle rauque. « Ce n’est pas possible… On nous avait dit que ses dossiers avaient disparu lors de l’incendie des archives en 1985. »

« Pourquoi cette aile a-t-elle été condamnée cette année-là, monsieur ? » demanda Bianca d’une voix vibrante d’émotion. « Qu’est-il arrivé à Lucia ? »

De Santis ne répondit pas tout de suite. Le bruit sourd d’un coupe-boulon sectionnant la chaîne retentit dans son dos. Le métal tomba sur le sol avec un fracas lourd, libérant enfin la porte battante qui s’ouvrit sur l’air frais du dehors et la rumeur de la cour d’école. L’homme regarda Giorgia, puis Bianca, avant de soupirer avec accablement.

« En mai 1984, lors d’un feu de laboratoire qui avait enfumé tout le premier étage, Lucia est restée coincée pendant près de quarante minutes dans ce même couloir parce que les issues avaient été verrouillées pour canaliser les sorties vers l’esplanade principale, sous les yeux des inspecteurs académiques. Elle n’a pas péri, mais l’inhalation des fumées a gravement endommagé ses poumons déjà affaiblis. Sa famille a menacé de traîner l’école et le consortium d’ingénierie devant les tribunaux pénaux. L’affaire a été étouffée à coups de transactions financières confidentielles. L’ingénieur Rinaldi a fait remaçonner toute cette section pour faire disparaître les accès non conformes, affirmant que le couloir était devenu techniquement instable. On a acheté le silence d’Ada Ferri en lui offrant une chaire d’enseignement à vie et en donnant son nom à la bibliothèque du lycée, tout en faisant passer sa fille pour une élève fragile et instable qui avait fini par quitter la région. »

Giorgia recula d’un pas, les lèvres tremblantes, les yeux écarquillés par ces révélations qui faisaient voler en éclats le piédestal moral sur lequel reposait sa dynastie. « C’est… ce sont des mensonges. Mon grand-père était un bienfaiteur de cette ville. »

« Ton grand-père a bâti des murs là où il aurait dû ouvrir des portes, mademoiselle Rinaldi », répliqua De Santis avec une amertume tranchante. « Et je constate avec effroi que le mépris se transmet avec une coupable fidélité. »

Sur l’esplanade centrale, la foule des cinq cents élèves et professeurs était sagement rangée par divisions, encadrée par les véhicules de secours aux gyrophares bleus tournoyants. Lorsque les portes battantes du couloir ouest s’ouvrirent enfin dans un claquement sonore et que Bianca apparut sur la rampe, escortée par De Santis et précédée d’Argo qui marchait d’un pas fier, un silence pesant s’abattit progressivement sur le rassemblement.

Au centre du dispositif d’honneur, près du camion de commandement des sapeurs-pompiers, se tenait l’ingénieur Matteo Rinaldi, le père de Giorgia, élégamment vêtu d’un pardessus en cachemire, entouré des membres du conseil d’administration et de la proviseure. Il avait son carnet de notes à la main, prêt à féliciter les équipes de surveillance pour le temps record d’évacuation de la façade est.

Mais en voyant sa fille sortir tête basse du couloir condamné, suivie par l’agent municipal transportant les morceaux de la chaîne cisaillée, son sourire de circonstance s’effaça. Son regard descendit lentement vers le registre à reliure noire posé sur le giron de Bianca, puis vers la petite plaque d’aluminium qui scintillait sous la lumière pâle de cette matinée d’hiver.

Pendant une seconde interminable, le masque d’assurance de l’ingénieur se fissura, révélant une panique sourde et indélébile.

« Ce document… » balbutia-t-il, s’avançant de quelques pas avant de s’arrêter net, comme paralysé. « Cela… cela n’aurait jamais dû ressortir. Ces archives étaient censées avoir été détruites lors de la réfection structurelle. »

« Elles étaient simplement emmurées dans le silence que votre famille a acheté pendant quarante ans », déclara Bianca d’une voix claire qui porta par-dessus le ronronnement des moteurs de pompiers. « Mais les bâtiments finissent toujours par recracher ce qu’on essaie d’y étouffer. »

La proviseure, madame Valenti, s’approcha à pas lents. C’était une femme droite, respectée pour sa rigueur morale, qui n’avait pris la tête de l’établissement que trois ans plus tôt. Elle reçut des mains de De Santis les lettres d’époque et feuilleta le carnet de Lucia. À mesure que ses yeux parcouraient les rapports d’expertise occultés, les plans falsifiés et les menaces à peine voilées écrites sur l’en-tête de la société Rinaldi, son visage d’ordinaire bienveillant prit la dureté du marbre.

Elle referma le carnet avec un claquement sec, puis leva les yeux vers Matteo Rinaldi.

« L’exercice est terminé pour aujourd’hui, monsieur l’ingénieur. Mais je crains que la commission de sécurité que vous présidez ne doive répondre de faits bien plus graves que de simples délais d’évacuation. Mon premier appel sera pour le procureur de la République, et le second pour le rectorat. Veuillez quitter immédiatement l’enceinte de cet établissement. »

Rinaldi tenta de protester, invoquant des malentendus historiques et des travaux d’époque mal documentés, mais personne parmi les professeurs ou les représentants de parents d’élèves ne le soutint du regard. L’ingénieur tourna les talons, le visage empourpré, tandis que Giorgia, abandonnée au bord de la cour, contemplait l’effondrement de sa superbe avec une détresse muette.

Le vendredi matin suivant, le ciel s’était dégagé, baignant la cour d’honneur d’une clarté vive et transparente.

Une vieille berline noire s’arrêta devant la grille monumentale de San Clemente. Une silhouette frêle en descendit avec lenteur, s’appuyant d’une main tremblante sur une canne à pommeau d’argent. Dans son autre main, elle tenait un bouquet serré de marguerites blanches sauvages.