Il n’y avait derrière cette cloison ni gaine de ventilation, ni vannes d’arrêt, ni aucun des branchements hydrauliques que l’on aurait pu imaginer. Il n’y avait qu’une profonde cavité obscure, emprisonnée entre deux murs porteurs de briques rouges. Argo y plongea la tête sans la moindre hésitation, fouillant la pénombre de son museau humide. Un froissement de tissu rêche et de copeaux vermoulus retentit dans le recoin confiné. Lorsque le chien recula, il serrait délicatement entre ses mâchoires un paquet oblong, enveloppé d’une épaisse toile grise scellée par une cordelette de chanvre presque décomposée.

Au fond du corridor, Giorgia perdit son assurance. Son pas s’arrêta net.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? Qu’est-ce que tu fabriques encore ? » lança-t-elle, une note d’angoisse perçant sous son aplomb coutumier.

Bianca ne prit même pas la peine de la regarder. Argo déposa avec révérence le paquet sur les genoux de sa maîtresse avant de pivoter pour faire rempart de son corps musculeux entre elle et Giorgia. Bianca effleura l’enveloppe de toile rugueuse. La poussière s’en détacha en volutes grises qui la firent tousser.

Attachée à la ficelle par un fil de laiton oxydé, pendait une petite plaque d’aluminium rectangulaire, terne mais parfaitement lisible. Un nom y était gravé au poinçon :

Lucia Ferri — Promotion 1984.

Un frisson glacial parcourut l’échine de Bianca. Ce patronyme résonnait intimement entre les murs de San Clemente. L’élégante bibliothèque du deuxième étage, avec ses rayonnages en noyer massif et ses lustres anciens, portait le nom de la professeure Ada Ferri, illustre agrégée de lettres qui avait enseigné dans ces lieux durant trois décennies. Lors de chaque rentrée, le proviseur évoquait la mémoire d’Ada Ferri comme l’archétype du dévouement pédagogique.

Mais personne, jamais, n’avait fait mention d’une Lucia.

À cet instant précis, la première sonnerie d’alarme retentit, déchirant l’air d’une plainte stridente et continue. Au loin, au bout des étages supérieurs, le vacarme sourd des tables repoussées et des pas cadencés résonna à travers le plancher.

Giorgia s’avança rapidement, les talons claquant sur le terrazzo, la voix nettement plus aiguë : « Repose ça immédiatement où tu l’as pris. »

Bianca releva les yeux, son regard ancré dans celui de sa rivale. « Pourquoi ? Qu’est-ce que tu sais de ce paquet ? »

« Ça ne t’appartient pas ! Ce sont des affaires déclassées du lycée ! »

« Alors pourquoi est-ce caché derrière une fausse cloison condamnée ? Et pourquoi trembles-tu, Giorgia ? »

La jeune fille resta muette, la mâchoire serrée, une pâleur soudaine envahissant ses joues poudrées.

Bianca tira d’un coup sec sur la ficelle qui tomba en poussière. Sous la bâche grise se trouvait un grand registre à couverture cartonnée noire, dont les coins en moleskine étaient rongés par l’humidité, accompagné d’une liasse de feuilles volantes couvertes d’une écriture soignée, à l’encre bleue délavée. Sur la toute première page de garde, tracée d’une main fine, ferme et obstinée, se détachait un avertissement :

« Si le pire arrive durant les exercices ou en cas de réel danger, ne laissez personne prétendre qu’ils ne savaient pas. »

Le cœur de Bianca tambourinait contre ses côtes au même rythme que l’alarme d’incendie qui continuait de hurler. Elle tourna les feuillets jaunis. Ce n’étaient ni des confidences d’adolescente, ni des rêveries sentimentales. C’était une chronique méticuleuse, effrayante de rigueur. Des relevés quotidiens datant de l’automne 1983 jusqu’au printemps 1984.

Lucia Ferri y dressait un inventaire impitoyable de l’édifice : largeurs de portes insuffisantes, marches d’accès délabrées, couloirs obstrués par les archives du secrétariat, et surtout, les comptes rendus de multiples simulations d’évacuation où elle-même — atteinte des séquelles motrices d’une poliomyélite précoce — avait été méthodiquement abandonnée dans les étages, enfermée dans des salles d’attente fermées à double tour au prétexte qu’elle « ralentissait le flux normal des cohortes valides ».

Une lettre manuscrite glissée dans une pochette attira son attention. Elle portait l’en-tête officiel du cabinet Rinaldi & Associés, datée de mars 1984, signée de la main d’Edoardo Rinaldi, le grand-père de Giorgia. Bianca lut les lignes dactylographiées avec une indignation grandissante :

« Mademoiselle, vos réclamations incessantes concernant la création d’issues de plain-pied et de rampes coupe-feu dans l’aile Ouest représentent un surcoût inacceptable pour le budget de modernisation voté par le conseil de surveillance. San Clemente n’a pas vocation à se transformer en clinique. Si votre condition physique vous empêche de suivre le pas de vos camarades lors d’un sinistre, il incombe à votre famille de pourvoir à votre instruction dans un institut spécialisé. Toute nouvelle diffusion de vos tracts subversifs entraînera votre exclusion définitive. »

Et au bas du document, la réponse griffonnée de Lucia :

« Je ne demande aucun privilège. Je réclame simplement une porte ouverte. Mais vous préférez murer la vérité pour sauver vos marges et votre réputation. »

Des pas précipités firent trembler le couloir. Le professeur De Santis, coordinateur de sécurité du premier cycle, déboucha du hall principal, suivi par deux agents de service vêtus de gilets fluorescents.

« Bianca ! Mais bon sang, qu’est-ce que tu fais encore ici ? Le premier détachement de pompiers est déjà sur le parking, vous devriez être dans la cour depuis deux minutes ! »

L’homme s’interrompit brusquement en voyant la lourde chaîne zinguée et le cadenas qui scellaient la sortie de secours. Ses yeux s’écarquillèrent d’effarement, passant de la porte entravée au visage défait de Giorgia Rinaldi, qui se tenait en retrait, les bras croisés, le regard fuyant.

« Qu’est-ce que signifie ce cirque ? » tonna De Santis, sa voix prenant une gravité inhabituelle. « Qui a osé poser cette chaîne sur une issue de secours ? »

Giorgia déglutit péniblement, perdant toute contenance. « C’était… c’était juste pour démontrer une faille dans le protocole. Pour prouver qu’on ne peut pas compter sur ces issues secondaires sans surveillance… »

« Assez ! » coupa sèchement le professeur. « Mario, va chercher le coupe-boulon à l’atelier, immédiatement ! »