Il s’installa à Camaret-sur-Mer, au bout de la presqu’île de Crozon. Le port vivotait au rythme des marées, des chalutiers rouillés et du cri rauque des goélands. Il y acheta pour une bouchée de pain une maison de granit aux fenêtres étroites, abandonnée depuis la disparition d’un vieux maître voilier. Le toit fuyait, la mousse rongeait les ardoises et le vent d’ouest s’engouffrait sous les portes avec des sifflements de spectre, mais la charpente en chêne massif était saine. Julien réapprit à vivre avec ses mains. Il passa son premier hiver à poncer des poutres, à réparer des planchers gorgés d’embruns et à respirer l’odeur de la térébenthine et du poêle à fonte.
Pour gagner sa vie, loin des projets de lofts aseptisés pour héritiers blasés, il proposa ses services aux marins-pêcheurs et aux artisans locaux pour rénover les menuiseries de bord, restaurer de vieilles bâtisses de pêcheurs ou dessiner des charpentes marines. Il ne parlait guère, écoutait beaucoup, et les gens du port, méfiants au début envers ce « Parisien » silencieux aux mains noircies par le goudron, finirent par le respecter pour sa discrétion et son refus obstiné de marchander l’effort.
C’est au cours de son deuxième hiver breton qu’il poussa pour la première fois la porte d’un minuscule atelier situé près de la cale du Sillon, coincé entre une coopérative maritime et un hangar à filets. L’enseigne en bois flotté portait simplement ces mots gravés au fer : L’Écume des Métaux.
L’endroit sentait le borax chaud, la poussière d’émeri, la cire d’abeille et le vieux cuivre. Partout, des bocaux contenaient des pierres semi-précieuses brutes, des coquilles d’ormeaux aux reflets d’aurore boréale, des fragments de verre dépoli roulés par la mer pendant des siècles, et de petites bobines de fils de titane et d’argent recyclé. Derrière un établi en hêtre massif jonché de brucelles, de petits marteaux de ciseleur et d’un chalumeau de bijoutier, se tenait une femme d’une trentaine d’années.
Elle s’appelait Maïlys. Elle portait un grand tablier de cuir tanné plein de taches sombres, des cheveux bruns épais retenus à la hâte par deux pointes d’ivoire végétal, et un tabouret trop haut sur lequel elle posait un pied nu malgré la morsure du froid extérieur. Elle avait le visage taillé à coups de serpe, des yeux de la couleur exacte de la mer après l’orage — un gris vert profond et insondable — et des mains noueuses, fortes, aux ongles courts, des mains qui savaient plier le métal sans jamais le blesser.
Julien était entré avec le sachet de lin dans la poche de son caban. Pendant deux ans, il n’avait pas osé toucher aux débris du collier de Marguerite. Il craignait qu’un bijoutier classique ne lui propose de faire fondre l’argent ou de jeter les perles rescapées parce qu’elles étaient trop rugueuses, trop petites, trop loin des critères de la perfection marchande.
— Vous réparez l’ancien ? demanda-t-il, un peu intimidé par le silence concentré qui régnait dans l’atelier.
Maïlys leva les yeux de sa loupe d’horloger, éteignit la flamme bleue de son chalumeau d’un geste précis du pouce, et posa ses outils.
— Je ne répare pas, dit-elle d’une voix grave, légèrement éraillée par la fumée des soudures. Je reconstruis. Ou je donne une autre forme à ce qui refuse de mourir. Qu’est-ce que vous avez là ?
Julien tira le sachet de lin de sa poche et en vida le contenu sur la peau de chamois qu’elle déploya d’un revers de main. Les quinze perles ternes roulèrent doucement, s’arrêtant contre un lingot d’étain brut. Le vieux fermoir en argent oxydé cliqueta sur le bois.
Maïlys ne toucha pas immédiatement aux objets. Elle se pencha, les observa à distance, humant presque leur patine. Puis, délicatement, du bout de son index calleux, elle caressa l’une des perles.
— De l’eau douce bretonne ou écossaise, murmura-t-elle sans le regarder. Fin des années soixante-dix. Des perles ramassées par des gens qui savaient que la perfection géométrique est une insulte à la nature. Elles ont vécu. Elles ont absorbé l’huile de la peau, la chaleur d’un corps. Elles sont vivantes.
Julien sentit une pointe de chaleur lui traverser la gorge, si violente qu’il dut déglutir pour retrouver sa voix.
— C’était à ma mère. Il en manque plus de la moitié. Le fil s’est cassé il y a longtemps, dans une vie antérieure. Quelqu’un… quelqu’un l’a jeté dans les pierres en disant que c’était bon pour les ordures.
Maïlys leva alors les yeux sur lui. Elle ne formula aucune question indiscrète. Elle regarda simplement les lignes d’amertume encore visibles aux coins des lèvres de l’homme, la crispation de ses épaules, et la façon désespérément protectrice dont ses doigts s’accrochaient au bord de l’établi.
— Les gens qui jettent ce qu’ils ne comprennent pas méritent qu’on les laisse à leur désert, déclara-t-elle avec une franchise sans fard qui coupa court à tout apitoiement. Mais ces perles-là ne sont pas mortes. Si vous voulez un rang complet, je n’en ferai rien ; ce serait un mensonge que de leur coller des sœurs artificielles sorties d’une usine chinoise. Mais si vous acceptez qu’on raconte leur chute et leur survie, laissez-les-moi.
— Que voulez-vous en faire ?
— Je ne sais pas encore. Le métal me le dira. Revenez dans un mois. Si cela ne vous plaît pas, vous ne me paierez rien et vous reprendrez vos billes.
Julien laissa le collier sans même demander un reçu. En franchissant le seuil de l’atelier, battu par un vent glacial chargé d’écume, il se sentit pour la première fois depuis des années étrangement allégé, comme si un fil d’angoisse tendu au fond de ses entrailles venait enfin de se détendre.
Les semaines passèrent. L’hiver breton déploya sa rigueur sauvage. Les tempêtes venues du grand large secouaient les falaises de Pen-Hir, couvrant le village d’un manteau de sel et de varech arraché aux hauts-fonds. Julien passait ses journées sur un chantier de restauration d’un vieux sloop coquillier, remplaçant les bordés pourris, rabotant le mélèze dans l’odeur âcre de la résine. Le soir, il rentrait chez lui, allumait son poêle et regardait la mer noire par la lucarne, surpris de ne plus voir le visage de Camille hanter ses nuits.