Dans le salon d’habillage de la bastide provençale louée à prix d’or pour la cérémonie, l’air sentait la laque, la bergamote et l’orgueil. Camille se tenait debout devant un miroir triptyque aux moulures dorées. Sa robe en mikado de soie, taillée sur mesure à Paris, avait coûté l’équivalent d’une petite berline. Elle ajustait la dentelle de son décolleté quand Julien entra, le cœur battant, portant l’écrin comme un prêtre porte un ciboire.
Quand il ouvrit la boîte et murmura que rien ne lui tenait plus à cœur que de la voir porter le souvenir de Marguerite en ce jour sacré, Camille ne le regarda même pas dans les yeux. Son regard glissa de son propre reflet au bijou terne, et une moue de dégoût souverain pinça ses lèvres impeccablement peintes d’un rose nude.
— Tu plaisantes, Julien ? demanda-t-elle sans élever la voix, mais avec ce tranchant métallique qu’elle réservait d’ordinaire aux sommeliers et aux chauffeurs. Tu veux que je salisse une création de dix mille euros avec cette vieillerie de brocante ? Regarde la couleur. On dirait des dents de poisson mort.
— Ce sont les perles de maman, Camille. Elle les portait le jour où je suis né, le jour où…
— Ta mère est morte, et elle n’avait aucun goût, trancha-t-elle en arrachant l’écrin de ses mains avec une impatience feinte de coquetterie agacée. Je porte des diamants loués chez Chaumet pour l’occasion. Pas des breloques de villageoise.
Le geste ne fut pas seulement un refus ; il fut un sacrilège. Avec une désinvolture atroce, un mouvement de poignet nonchalant comme si elle se débarrassait d’un mouchoir usagé, elle projeta le collier par la porte-fenêtre restée entrouverte sur le balcon en fer forgé. Le mince ruban de perles disparut dans le vide, traversa la balustrade et sombra dans la rocaille et les buissons épineux du ravin calcaire qui bordait le domaine, quinze mètres plus bas.
Le silence qui suivit ne fut pas théâtral. Il fut d’une densité opaque, pareille à la chape de plomb qui précède la foudre. Julien regarda la main vide de la femme qu’il croyait aimer, puis la fenêtre ouverte où le mistral léger faisait voleter un voilage de tulle blanc.
— Va le chercher si tu y tiens tant, lâcha Camille en se tournant de nouveau vers son reflet, vérifiant la symétrie de ses cils postiches. Mais dépêche-toi, le traiteur attend notre signal et mes parents descendent dans dix minutes.
Julien ne cria pas. Il ne renversa aucune table, ne brisa aucun miroir. Il sentit simplement un froid glacial s’insinuer dans ses veines, figeant net quatre années d’illusions, d’effacements consentis, de compromis humiliants qu’il avait appelés concessions par lâcheté. Il comprit en un battement de cil que Camille n’avait jamais aimé sa douceur ; elle l’avait simplement colonisée.
Il fit un pas en arrière.
— Le mariage n’aura pas lieu, dit-il calmement.
Camille eut un petit rire sec, presque enfantin.
— Arrête tes enfantillages, Julien. Tout le monde est là. Le sénateur est dans le jardin. Mes partenaires d’affaires sont assis au premier rang. Ne sois pas ridicule.
— Le mariage est annulé, répéta-t-il, la voix si basse que les trois maquilleuses et la demoiselle d’honneur, figées au fond de la pièce, retinrent leur souffle.
Il ôta la boutonnière de roses pâles épinglée à son veston, la laissa tomber sur le parquet ciré, tourna les talons et sortit.
Dans la cour d’honneur, le soleil de midi écrasait les pierres blondes. Cent cinquante invités vêtus de lin crème et de mousseline pastel sirotaient des coupes de champagne sous les tonnelles. Julien traversa l’allée centrale sans un mot pour personne, le regard fixé droit devant lui. Lorsque le père de Camille, un promoteur immobilier au teint rubicond et au sourire carnassier, s’avança vers lui pour lui taper sur l’épaule, Julien l’écarta d’un bras d’acier sans même lui accorder un regard. Il contourna la bastide par le chemin des muletiers, descendit vers le pierrier où les ronces de genièvre et de chênes kermès formaient un fouillis hostile.
Il chercha pendant quatre heures sous une chaleur torride. Il déchira son pantalon de costume sur mesure, s’écorcha les paumes et les avant-bras jusqu’au sang contre le calcaire tranchant, ignorant les appels lointains, les klaxons furieux des invités qui commençaient à comprendre le désastre, les cris de sa belle-famille et les sonneries frénétiques de son téléphone qui vibrait contre sa hanche avant qu’il ne le balance dans un buisson.
Il retrouva le collier suspendu à une branche morte de lentisque, à flanc de pente. Le fil de soie s’était rompu sous le choc ; la moitié des perles s’étaient dispersées dans la poussière et les anfractuosités de la roche, mais le fermoir en argent ciselé et une quinzaine de perles demeuraient miraculeusement intacts. Julien s’assit dans la pierraille brûlante, serra le fragment contre sa poitrine en sueur et pleura. Pas sur la noce avortée, pas sur le scandale mondain qui allait faire jaser les salons bordelais pendant des années, mais de soulagement. Il venait d’échapper à une mort lente et consentie.
Les trois années qui suivirent furent une purge salutaire. Rompre avec Camille signifiait aussi rompre avec le cercle d’amis parisiens qu’elle avait savamment triés, quitter son poste d’associé dans le cabinet d’architecture d’intérieur où le réseau de son beau-père faisait la loi, et accepter de passer pour un fou furieux ou un lâche aux yeux de gens qui ne mesuraient la valeur d’une vie qu’au cours de leurs actions.
Julien vendit son deux-pièces mansardé du onzième arrondissement de Paris. Il ne garda qu’un break usé, ses outils de dessin, quelques malles de livres et ce qui restait du collier de sa mère, rangé désormais dans un simple sachet de lin brut. Il avait besoin d’eau, de sel et d’air froid pour nettoyer la puanteur des mondanités. Il prit la route vers l’ouest, roulant jusqu’à ce que la terre s’arrête, là où la Bretagne s’effrite dans l’Atlantique en falaises déchiquetées par la houle d’Iroise.