« Vous saviez », dis-je, ma voix n’étant plus qu’un murmure tranchant.
« J’ai découvert l’existence de cette fille il y a trois mois », avoua Dorothia sans ciller. « Quand elle est venue frapper à ma porte parce que Thaddius avait sauté un versement. C’est là que j’ai compris qu’il utilisait l’argent que tu me destinais pour la faire taire. Il menaçait de la ruiner si elle te contactait. Il lui disait que sa femme était une malade mentale instable et procédurière qui ferait tout pour lui retirer la garde du petit. »
Un rire sec, presque dément, m’échappa. « Une malade mentale instable. C’est fascinant. L’argent de la folle a pourtant une odeur très agréable quand il s’agit de payer son toit et le silence de ses maîtresses. »
À ce moment précis, Thaddius entra dans la cuisine. Il s’était nettoyé le visage, mais la trace rouge de ma main s’étalait fièrement sur sa joue droite, un symétrique parfait de la marque qu’il m’avait laissée. En voyant le classeur ouvert sur le marbre et les téléphones jetables étalés, son visage vira au gris cendre.
« Qu’est-ce que… où as-tu trouvé ça ? » balbutia-t-il en reculant d’un pas, ses mains cherchant un appui invisible derrière lui.
« Ton loyer est payé, Thaddius ? » demandai-je avec un calme qui semblait l’effrayer bien plus que n’importe quel cri. « Tes obligations sont satisfaites ? »
« Elena, écoute-moi… ce n’est pas ce que tu crois », commença-t-il, déployant instantanément cette voix douceâtre, pleine de manipulation mielleuse qu’il utilisait toujours après une dispute. « Camille, c’est une erreur du passé. C’était avant nous, je te le jure ! J’ai essayé de régler ça sans te déranger parce que je savais à quel point tu étais stressée par ton travail. Je voulais te protéger de cette histoire sordide ! »
« L’enfant a dix-huit mois, Thaddius », intervint Dorothia avec une cruauté tranquille. « Nous sommes mariés depuis cinq ans. Fais le calcul. »
Thaddius foudroya sa mère du regard, une haine brute jaillissant de ses yeux. « Toi, la ferme ! Tu n’as pas le droit de te mêler de ça ! Tu es venue ici pour me ruiner ? Après tout ce que j’ai fait pour préserver le nom de notre famille ? Tu oses te ranger de son côté ? »
« Préserver notre nom ? » cracha Dorothia en se levant si violemment que son tabouret racla le sol dans un grincement strident. « Tu as frappé une femme sous mon toit ! Tu as levé la main sur celle qui te nourrit, qui m’héberge et qui paie les dettes de ton père depuis que tu es sorti de l’université ! Ton père était un flambeur et un incapable, mais il n’a jamais été assez lâche pour frapper une femme avec la main qui porte les bijoux qu’elle lui a payés ! Tu n’es rien, Thaddius. Tu es le parasite d’une ruche que tu n’as pas construite. »
Thaddius perdit totalement son sang-froid. Sa mâchoire se mit à trembler, une écume de rage se formant aux commissures de ses lèvres. « Une ruche ? Cette maison est à mon nom ! Le compte en fiducie est à mon nom ! Tu crois que tu peux me jeter à la rue, Elena ? Tu n’as rien compris ! Le contrat de mariage que ta petite tête de comptable a signé stipule que tout bien acquis pendant l’union est réputé commun ! Si tu divorces, je prends la moitié de tes portefeuilles d’actions, la moitié de cette villa et tu me verseras une prestation compensatoire à vie pour maintenir mon train de vie ! Tu n’as aucun pouvoir ici ! »
Il fit un pas agressif vers moi, le doigt pointé sur mon front, oubliant totalement la présence de sa mère. « Alors assieds-toi, fais ce foutu virement de quinze cents dollars, paie le loyer de ma mère et remercie le ciel que je ne porte pas plainte pour les éclats de verre que tu viens de me faire ramasser ! »
Pendant une seconde, la pièce parut retenir son souffle. Dorothia le regardait avec une stupeur mêlée d’un profond dégoût.
Moi, je me contentai de sourire.
Un sourire lent, froid, presque joyeux. La douleur sur ma pommette ne brûlait plus. Elle était devenue une flamme motrice.
« Tu as raison sur un point, Thaddius », dis-je en croisant les bras. « Tu as toujours été très doué pour lire ce qui t’arrangeait dans les contrats. Mais tu as un défaut fatal : tu ne lis jamais les annexes. »
Son arrogance vacilla légèrement. « Quelles annexes ? »
Je contournai l’îlot central, pris le téléphone fixe mural de la cuisine et composai un numéro que je connaissais par cœur. J’activai le haut-parleur et reposai le combiné sur la console. Après deux sonneries, une voix grave et parfaitement posée résonna dans la pièce.
« Maître Vance à l’appareil. Bonjour Elena. »
Thaddius sursauta violemment en entendant le nom. Ses yeux passèrent du téléphone à mon visage avec une panique dévorante. « Vance ? » bégaya-t-il. « Qu… quel Vance ? »
« Bonjour Maître », dis-je sans quitter mon époux des yeux. « Le flagrant délit a eu lieu. Les violences physiques ont été constatées par un témoin direct, en l’occurrence sa propre mère, qui est disposée à signer une déclaration sous serment. Et les preuves matérielles de la dissimulation d’actifs et de la double vie sont désormais en ma possession. »
« Parfait », répondit l’avocat d’un ton détaché de professionnel chevronné. « La clause résolutoire du contrat de mariage pour faute lourde et violences conjugales est immédiatement applicable. Les comptes conjoints ont été gelés à titre conservatoire il y a exactement vingt minutes, dès que vous m’avez envoyé le signal convenu. La société de gestion immobilière a également reçu la notification de résiliation du bail de monsieur. La police est en route avec l’ordonnance de protection d’urgence que le juge des référés a signée ce matin sur la base des enregistrements vidéo de la caméra du hall d’entrée. »