« Si le carnet noir ou des documents compromettants sont encore cachés dans ce vestiaire au domaine familial, nous devons les récupérer cette nuit », déclara Marc avec fermeté. « Graham et Vanessa organisent demain soir un grand gala de charité là-bas même pour lancer la nouvelle fondation de Vanessa. Tout le gratin politique et judiciaire de la région y sera invité. C’est l’occasion rêvée pour elle de finaliser son image publique de bienfaitrice immaculée avant d’asséner le coup de grâce contre toi au tribunal des affaires familiales. »
« Alors c’est là-bas que tout doit s’arrêter », trancha Naomi, une détermination farouche balayant toute trace de peur dans son regard.
Durant les vingt-quatre heures suivantes, une véritable course contre la montre s’engagea. Marc activa ses anciens réseaux dans la police judiciaire pour identifier l’homme à la cicatrice. Grâce aux fichiers des récidivistes et aux descriptions fragmentaires de Maisie, un nom émergea rapidement : Julien Vasseur, un ancien mécanicien véreux radié pour escroqueries aux assurances, ayant purgé trois ans de prison pour sabotage et complicité de vol.
À la tombée de la nuit, le domaine familial des Sterling s’illuminait de mille feux. Des limousines de luxe déposaient magistrats, entrepreneurs fortunés et notables au pied du grand escalier de marbre. Vanessa, vêtue d’une robe de velours émeraude qui soulignait sa silhouette impérieuse, accueillait les invités aux côtés de Graham. Ce dernier paraissait pâle, fatigué, les yeux cernés par un épuisement sourd, tandis que son épouse rayonnait d’une assurance triomphante.
À l’extérieur, dissimulés dans les fourrés bordant les anciennes écuries, Naomi et Marc observaient le ballet des arrivées. Marc avait réussi à obtenir deux badges d’intendance grâce à un traiteur complice. Maisie était en sécurité chez une amie de confiance, hors de portée de toute tentative d’intimidation.
« Tu as ton enregistreur ? » chuchota Marc.
Naomi tapota sa veste de service noire. « Activé et synchronisé avec ton récepteur. »
« N’oublie pas : dès que tu pénètres dans l’aile ouest, le vestiaire privé est sous alarme passive, mais je vais pirater la boucle de vidéosurveillance depuis le boîtier technique extérieur. Tu auras exactement huit minutes pour fouiller sous la commode de style Empire avant la ronde du gardien. »
Naomi inspira profondément. L’adrénaline brûlait dans ses veines, chassant le froid mordant de la nuit. Elle se glissa par l’office, se fondant parmi les serveurs qui s’affairaient à dresser les plateaux de caviar et de champagne millésimé.
Le grand salon résonnait du cliquetis des coupes en cristal et des rires polis de l’aristocratie locale. En passant discrètement derrière les tentures de velours, Naomi aperçut Graham. Il se tenait près de la haute cheminée en pierre, l’air absent, tenant un verre de scotch sans en boire une goutte. Vanessa était à quelques mètres de lui, captivant l’attention d’un juge influent, plaidant avec une hypocrisie poignante le drame de son foyer :
« Vous comprenez, cher Maître, nous faisons tout pour protéger cette pauvre enfant. Sa mère naturelle refuse les soins psychiatriques, elle sombre dans une paranoïa destructrice. Graham est dévasté, mais pour le salut de Maisie, nous devrons bientôt demander un placement d’urgence sous notre garde pleine et entière… »
La rage serra la gorge de Naomi, mais elle contint son souffle. L’heure de la confrontation approchait, mais il fallait d’abord la preuve irréfutable.
S’éclipsant par le couloir dérobé menant aux anciens appartements privés, Naomi se dirigea vers le vestiaire des mariés. L’obscurité y était presque totale, zébrée seulement par la lueur argentée de la lune filtrant à travers les vitraux.
Son chronomètre tournait : sept minutes.
Elle s’agenouilla devant la lourde commode Empire en acajou massif. Le plancher était froid sous ses genoux. Allumant une minuscule lampe torche, elle scruta l’interstice étroit entre la base du meuble et le parquet. Rien au premier abord, hormis une fine couche de poussière.
Six minutes.
Elle allongea le bras, glissant sa main le long de la plinthe arrière. Ses doigts frôlèrent un objet dur, fixé avec du ruban adhésif puissant contre la paroi interne du panneau de fond. Elle tira d’un coup sec. Le ruban céda avec un bruit de déchirement feutré.
Entre ses mains tremblantes apparut une pochette de velours noir. À l’intérieur reposait un trousseau de clés étranges, une clé USB cryptée, et surtout, le petit carnet à couverture de cuir marqué des initiales « V.S. ».
En ouvrant les premières pages sous le faisceau lumineux, Naomi découvrit avec effroi une comptabilité macabre rédigée d’une écriture fine et méthodique : des dates, des montants en centaines de milliers d’euros, des numéros de comptes bancaires domiciliés aux îles Caïmans et au Panama, des rendez-vous secrets avec Julien Vasseur, ainsi qu’une note manuscrite soulignée deux fois d’un trait rouge : « Sabotage flexible de freinage Graham – prévu pour le 12 novembre après signature devant notaire de l’abandon de tutelle de Naomi. »
La date était fixée à la semaine suivante.
« Vous cherchiez quelque chose, madame Sterling numéro un ? »
Une voix suave et glaciale résonna dans le dos de Naomi.
La jeune femme se figea, puis se retourna lentement. Debout dans l’embrasure de la porte, Vanessa la fixait, un sourire venimeux étirant ses lèvres fardées de rouge. Derrière elle se tenait un homme corpulent, le visage balafré d’une longue cicatrice courant du front jusqu’à la tempe : Julien Vasseur.
« Je me disais bien que la directrice de la maternelle n’avait pas inventé cette histoire de résistance forcenée », ricana Vanessa en refermant la porte à double tour. « Tu es plus tenace que je ne le pensais, Naomi. Mais tellement pathétique. Tu as vraiment cru qu’une simple artisane pouvait rivaliser avec moi ? »
Naomi serra le carnet contre sa poitrine, se relevant pied à pied, le regard flamboyant d’une bravoure absolue.
« Tu as tué ton premier mari, Vanessa. Et tu comptais assassiner le père de ma fille après nous avoir ruinées. Tout est consigné dans ce carnet. Tu es finie. »