« Écarteur Gosset », commandait Vance d’un ton sec, sans lever les yeux de la plaie béante. « La tumeur s’est déchirée au niveau du pôle inférieur, juste contre la veine cave inférieure. Elle saigne à jets continus. Si je pose un clamp à l’aveugle, je déchire le vaisseau principal et elle se vide en quarante secondes. Hayes, où est la pression ? »
« Quatre-vingts sur quarante sous noradrénaline à fortes doses », répondit Hayes, surveillant les courbes oscillantes sur les écrans de réanimation. « Les culots de sang passent sous pression accélérée. On a déjà perfusé quatre poches. Ses plaquettes s’effondrent, elle entre en coagulation intravasculaire disséminée si on ne tarit pas la source dans les cinq prochaines minutes. »
« Donnez-moi des compresses hémostatiques ! Clamp vasculaire de DeBakey ! »
Le bruit sec des instruments métalliques s’entrechoquant sur les tables d’inox rythmait la lutte désespérée contre la montre. Chaque minute volée par ma mère sur le parking, chaque seconde gaspillée à ses arguties stériles pour préserver le budget d’une robe en dentelle de calais se payait à présent au prix fort dans la chair déchirée. Mes organes vitaux, privés d’oxygène depuis trop longtemps, commençaient à vaciller. À deux reprises, le tracé de l’électrocardiogramme s’aplatit en une ligne sinueuse et chaotique.
« Fibrillation ventriculaire ! » hurla l’anesthésiste. « Éloignez-vous ! Chargez à deux cents joules ! »
Le choc électrique fit convulser mon corps inerte sur la table d’opération. Une odeur d’ozone et de chair cautérisée flottait dans l’atmosphère stérile.
« Rien ! Toujours en fibrillation ! Chargez à trois cent soixante ! »
Un second choc. Un silence lourd, pesant, où seul le bruit mécanique du respirateur artificiel osait troubler l’angoisse des soignants. Puis, un bip régulier, hésitant, reprit naissance sur l’écran.
« Rythme sinusal rétabli. Soixante-dix pulsations. Ne mollissez pas, Vance, elle ne supportera pas un troisième arrêt. »
Pendant quatre heures d’une intensité intolérable, les chirurgiens recousirent, ligaturèrent, brûlèrent et aspirèrent. Ils retirèrent la masse nécrosée de près d’un kilogramme qui comprimait mes viscères et qui, faute d’avoir été opérée à temps le mois précédent comme prévu, avait fini par exploser sous la pression sanguine. Ce fut une victoire arrachée aux portes mêmes de la tombe, une frontière si mince que les mains des chirurgiens en tremblaient encore lorsqu’ils nouèrent le dernier fil de suture.
Pendant ce temps, à l’étage inférieur, l’ambiance n’était pas moins violente, bien que d’une nature radicalement différente.
Retenues dans un bureau de consultation sous la garde de deux officiers de police venus en renfort, Eleanor et Chloe vivaient leur propre calvaire, fait de déni et d’une morgue vacillante. L’officier chargé de l’enquête préliminaire, le lieutenant Miller, avait étalé les documents saisis sur le bureau métallique.
Devant lui reposaient les extraits de compte minutieusement imprimés par mes soins la veille. Des colonnes de chiffres surmontées de l’en-tête de mon compte d’épargne santé bloqué, un compte spécialisé dont Eleanor avait réussi à obtenir une procuration frauduleuse des années plus tôt, lorsqu’un accident de travail m’avait temporairement plongée dans le coma. Elle avait conservé cette signature en toute illégalité, falsifiant régulièrement les renouvellements administratifs.
Les lignes parlaient avec une cruauté implacable :
Le 12 septembre : Virement de 45 000 dollars au Domaine des Saules, acompte pour la privatisation du château de réception.
Le 28 septembre : Virement de 22 000 dollars à la Maison de Haute Couture Vaneau pour la confection sur mesure de la robe de mariée de Chloe.
Le 5 octobre : Débit de 18 500 dollars pour les services du designer floral le plus prisé de la côte.
Le 15 octobre : 15 000 dollars virés à une compagnie de feux d’artifice de luxe.
Et enfin, les retraits d’espèces quotidiens de 2 000 dollars, siphonnant méthodiquement les cent cinquante mille dollars que j’avais amassés au prix de ma sueur, de mes larmes et de mon sang, travaillant comme agente de sécurité en zones à haut risque et soudeuse industrielle en haute mer.
La porte du bureau s’ouvrit avec fracas. Un jeune homme vêtu d’un costume trois pièces sur mesure entra dans la pièce, le teint livide, les cheveux en désordre. C’était Julian Sterling, l’héritier de la prestigieuse famille d’industriels locaux, le fiancé tant convoité pour lequel ma mère avait vendu mon âme et sacrifié ma santé.
« Julian ! » s’écria Chloe en se précipitant vers lui, cherchant à se réfugier dans ses bras avec des sanglots savamment modulés. « Mon chéri, c’est un cauchemar absolu ! La police nous retient comme des criminelles ! Harper a fait une crise de nerfs parce qu’elle ne supporte pas que nous soyons heureux, et les médecins sont devenus complètement fous ! Ils prétendent des choses immondes sur Maman et moi ! »
Mais Julian ne bougea pas. Il ne leva pas les bras pour l’enlacer. Il se dégagea avec une répulsion si brutale que Chloe faillit trébucher sur ses talons aiguilles.
« Ne me touche pas, Chloe », dit-il, la voix blanche, vibrante d’un dégoût abyssal.
« Julian ? Mais enfin, qu’est-ce qui t’arrive ? » balbutia la jeune femme en portant une main tremblante à son collier de perles.
« Mon père vient de recevoir un appel direct du procureur de district », articula Julian en fixant Chloe comme si elle s’était métamorphosée en un monstre hideux sous ses yeux. « Tout l’hôpital est au courant. Les ambulanciers ont témoigné. Le chef des urgences a consigné chaque mot que ta mère et toi avez prononcé devant une douzaine de témoins assermentés. Tu… tu as osé demander à un médecin d’aller soigner des enfants blessés par balle pour que vous ne manquiez pas une dégustation de gâteau de mariage ? Alors que ta propre sœur agonisait à tes pieds ? »
« Julian, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire ! » pleura Chloe, son mascara coulant enfin en traînées noires le long de ses joues poudrées. « C’était de la maladresse, j’étais paniquée, je ne savais pas ce que je disais ! Tu sais bien à quel point je suis émotive ! »