« Joe… Je suis à Hartsfield. C’est l’enfer absolu ici. Le terminal Sud est inondé, il y a des fils électriques à terre près de la sortie Camp Creek. J’ai mis trois heures pour arriver, j’ai failli noyer le moteur deux fois. Camille était en pleine crise d’angoisse au milieu du hall des bagages, elle refusait de bouger sans que je vienne la chercher en personne. Ses affaires ont été perdues. Je ne peux pas la laisser dans cet état, elle tremble de tout son corps. Les routes vers le centre sont coupées par la police d’État. On est bloqués dans un hôtel près de l’aéroport jusqu’au lever du jour. Ne fais pas d’histoires inutiles. Dors. On parlera demain matin quand les navettes reprendront. Tu es en sécurité au Fairmont, c’est l’essentiel. »
Le message s’interrompit brutalement.
Aucune question sur son angoisse à elle. Aucun mot sur leur nuit gâchée. Pas l’ombre d’une excuse. Juste la condescendance habituelle de celui qui gère une intendance encombrante. Camille tremblait, donc le monde devait s’arrêter. Joséphine était raisonnable, donc elle pouvait attendre.
Elle appela son avocat, Richard Vance, un vieil ami de son père qui ne dormait jamais plus de quatre heures par nuit. L’homme décrocha à la troisième sonnerie.
« Joséphine ? Qu’est-ce qui se passe ? La tempête est sur vous ? »
« Nathan est parti rejoindre Camille Pruitt à l’aéroport il y a cinq heures, Richard. Il vient de m’envoyer un message confirmant qu’il passe la nuit avec elle dans un motel de la zone aéroportuaire. »
Au bout de la ligne, le juriste laissa échapper un sifflement incrédule. « Le soir de votre mariage ? »
« Il y a six heures, oui. »
« Mon Dieu. Il est devenu complètement fou. »
« Non, Richard. Il est simplement redevenu lui-même. Je veux que la requête en annulation pour rupture unilatérale d’engagement soit déposée sur le bureau du juge dès l’ouverture du greffe à huit heures. Et je veux que le séquestre sur les comptes communs ouverts pour notre future maison soit activé avant dix heures. »
« Joséphine… Tu es sûre de ne pas vouloir attendre qu’il rentre pour vous expliquer ? »
« Il a mis ses chaussures, Richard. Tout était déjà expliqué à cet instant précis. »
L’aube se leva sur Atlanta dans une pâleur d’ardoise et de boue. Les rafales de vent s’étaient apaisées, laissant place à une pluie fine, presque silencieuse, qui lavait les débris jonchant Peachtree Street. Des branches d’ormes centenaires barraient la chaussée, et les gyrophares des services municipaux projetaient des éclairs orange contre les façades de verre.
À neuf heures du matin, une berline maculée de terre rouge et flanquée d’une longue éraflure sur l’aile droite s’immobilisa devant l’auvent du Fairmont.
Nathan descendit du véhicule. Ses cheveux étaient en bataille, sa chemise blanche de cérémonie froissée, les pans de sa veste anthracite humides. Derrière lui, assise sur le siège passager, une femme au visage diaphane, vêtue d’un pull en cachemire trop grand pour elle qui appartenait manifestement à Nathan, regardait l’hôtel avec de grands yeux cernés et inquiets. Camille.
Nathan contourna la voiture d’un pas pressé, s’adressant au voiturier avec son autorité coutumière : « Gardez-la devant dix minutes. Je monte juste chercher mon épouse et ses bagages. »
Le voiturier ne toucha pas aux clés tendues. « Monsieur Voss ? »
« Oui. »
« Monsieur, la direction m’a chargé de vous remettre ceci. »
Il lui tendit une enveloppe blanche épaisse, frappée du sceau du cabinet d’avocats Vance & Associates, accompagnée d’un badge d’accès magnétique étiqueté au feutre rouge : Consigne bagages.
Nathan fronça les sourcils, le regard dur. « Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie ? La suite 2204. Montez mes affaires. »
« La suite 2204 a été libérée hier soir à minuit et quart, monsieur. Sur ordre exprès de madame Aldred. »
Le visage de Nathan perdit instantanément de sa superbe. Le sang déserta ses joues, laissant place à une pâleur grise sous le teint mat. « Madame Aldred ? Elle… elle est où ? »
« Madame est partie il y a deux heures dans un véhicule privé pour une destination qu’elle n’a pas souhaité communiquer. Vos effets personnels sont stockés dans le local technique du sous-sol. »
La portière passager claqua. Camille s’était extirpée de la berline, serrant ses bras frêles contre sa poitrine dans l’air humide du matin. « Nathan ? Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi on ne monte pas ? J’ai vraiment besoin de m’allonger, j’ai une migraine affreuse… »
Nathan ne lui répondit pas. Il arracha le rabat de l’enveloppe avec les doigts qui tremblaient d’une rage soudaine.
À l’intérieur, aucun mot d’adieu enflammé. Aucun reproche d’épouse bafouée.
Juste la copie officielle d’un acte d’assignation en référé pour dissolution matrimoniale immédiate, stipulant l’abandon caractérisé du domicile conjugal dans les heures inaugurales du mariage, assorti de l’enregistrement transcrit de son propre message vocal de trois heures quarante-cinq, où il attestait lui-même s’être confiné avec une tierce personne.
Et, glissée entre les deux feuillets de papier vergé, l’alliance de platine, étincelante, froide, intacte.
« Joe ! » rugit-il en se tournant vers le hall vitré, comme s’il s’attendait à la voir surgir des colonnes de marbre pour lui dire qu’il s’agissait d’une mise en garde théâtrale. « Joe, sors de là ! C’est ridicule ! »
Les clients de l’hôtel et le personnel tournèrent des regards impassibles vers cet homme en costume de mariage froissé qui hurlait sous l’auvent d’un palace.
Camille s’approcha, posant une main timide sur son épaule. « Nathan… s’il te plaît, les gens nous regardent. Rentrons chez toi, on s’expliquera avec elle plus tard, quand elle sera calmée. Elle surréagit, tu sais bien comment sont les femmes sous le coup de l’émotion… »
Nathan se dégagea d’un geste si brusque, si violent, que Camille trébucha en arrière contre l’aile de la berline. Il la dévisagea, et pour la toute première fois de son existence, il ne vit pas la jeune fille fragile qu’il avait juré de protéger contre les tempêtes du monde.