« Sale bête ! » hurla Gabriel en perdant l’équilibre.
Il tituba en arrière, ses semelles glissant sur la rive verglacée. Dans son mouvement de panique pour écarter l’animal, il heurta de plein fouet Thomas qui tentait de le retenir. Les deux hommes basculèrent ensemble sur la surface gelée, à quelques mètres du bord, là où l’épaisseur n’était que d’une mince pellicule de quelques millimètres.
Un bruit de déchirement monstrueux déchira la nuit.
La glace céda sous la masse conjuguée des deux adultes. Dans un grand fracas de plaques brisées et de geysers d’eau noire, Gabriel et son complice furent engloutis jusqu’à la poitrine dans le gouffre liquide et mortel. Le choc thermique leur arracha des hurlements inhumains, leurs doigts griffant désespérément les bords friables de la glace qui se cassaient au moindre contact.
Lucas, encore sur la berge solide où la chienne venait de le rejoindre en haletant, contempla la scène, paralysé.
« Au secours ! » hurlait Gabriel, son visage virant au pourpre violacé, incapable de hisser son corps alourdi par son lourd manteau de laine imbibé d’eau. « Lucas ! Aide-nous ! La branche… tends-nous la branche ! Pitié ! »
Le garçonnet regarda autour de lui. Une lourde perche de sauvetage en bois était fixée au tronc du grand saule, installée là depuis des décennies pour les hivers rigoureux.
Pendant une seconde interminable, la mémoire de Lucas flotta entre deux abîmes. Il revit les coups reçus dans les ruelles, le vigile de l’hôtel lui crachant au visage qu’il n’était qu’un déchet, le regard méprisant de ce même Gabriel qui venait de le condamner à une mort affreuse. Il aurait suffi de tourner les talons. De regagner le château au pas de course. Le gel et l’eau noire auraient fait le reste en moins de trois minutes, lavant l’affront et garantissant à jamais sa sécurité et sa fortune.
La chienne pleurait doucement à ses côtés, léchant sa main écorchée.
Lucas regarda l’homme qui coulait, dont les yeux n’exprimaient plus que l’effroi primal de l’animal devant la tombe. Et dans son esprit résonna la voix mourante de sa mère Maria, sur son lit de fer forgé : « Quoi qu’ils te fassent, Lucas, ne deviens jamais comme eux. Ton âme est le seul bien qu’aucun riche ne pourra jamais t’acheter ou te voler. »
« Attrapez ! » cria l’enfant d’une voix stridente.
D’un effort surhumain, tirant sur ses bras d’enfant nourris par des années d’épreuves, il décrocha la longue perche en frêne et la fit glisser sur la glace jusqu’au bord de la crevasse.
« Tenez-vous ! Ne lâchez pas ! »
Thomas, le valet, réussit à agripper l’extrémité du bois dans une convulsion désespérée. Mais Lucas sentit immédiatement le poids monstrueux l’entraîner vers le trou noir. Ses pieds glissaient sur la berge ; il allait être aspiré à son tour dans le tombeau liquide.
Soudain, un aboiement sonore déchira les bois, suivi d’une clameur de voix humaines et du balancement frénétique de torches électriques à travers les fourrés.
« Lucas ! Mon Dieu, Lucas ! »
C’était la voix d’Elena. Avertie par les aboiements et constatant l’absence conjointe de son neveu et de son cousin au milieu de la réception, elle s’était précipitée dans le parc à la tête du service de sécurité du domaine et de plusieurs invités.
Quatre gardes vigoureux se ruèrent sur la rive. Deux d’entre eux empoignèrent Lucas par la taille pour le ramener en arrière sur la terre ferme, tandis que les autres jetaient des cordes de varappe aux deux naufragés. En quelques minutes d’efforts acharnés, Gabriel et son complice furent extirpés de l’étang, pantelants, tremblants de façon convulsive, vomissant l’eau croupie sur la neige immaculée.
Elena de Saint-Germain tomba à genoux dans la poudreuse, entourant Lucas de son manteau de vison avec des gestes fiévreux, vérifiant chaque centimètre de son corps pour s’assurer qu’il était indemne.
« Qu’est-ce qui s’est passé ici ? » cria-t-elle, les larmes aux yeux, fixant Gabriel qui gisait comme une loque bleue de froid sur le sol.
Thomas, incapable de supporter la culpabilité et la terreur d’avoir frôlé la mort, s’effondra en larmes devant la châtelaine.
« C’était Monsieur Gabriel ! » bégaya-t-il, les dents claquant violemment. « Il m’a payé… Il voulait noyer l’enfant pour récupérer l’héritage… Il a simulé la fuite de la chienne… Mais le petit… le petit nous a tendu la perche alors qu’on voulait le tuer… Il nous a sauvé la vie ! »
Un murmure d’horreur et de réprobation s’éleva parmi les notables et les domestiques rassemblés en cercle.
Elena se redressa. Toute trace de larmes disparut de son visage pour laisser place à une sévérité impériale, plus froide encore que la glace de l’étang. Elle fixa son cousin qui rampait à ses pieds, bavant des excuses inaudibles dans un état d’hypothermie avancée.
« Tu as osé porter la main sur un enfant de notre sang », dit-elle d’une voix basse, sourde, qui fit trembler les hommes les plus endurcis. « Tu as souillé cette terre et la mémoire de nos pères. Tu seras remis sur-le-champ aux mains de la gendarmerie pour tentative d’assassinat avec préméditation. Et je veillerai personnellement à ce que chaque centime de ta branche familiale soit englouti dans les frais de justice pour réparer le mal que tu as voulu commettre. Emmenez-les ! Qu’ils disparaissent de ma vue ! »
Deux agents de sécurité empoignèrent Gabriel sans ménagement pour le traîner vers la grille d’honneur où résonnaient déjà les sirènes stridentes des secours et de la police.
Elena se retourna ensuite vers Lucas. Elle contempla ce gamin frêle qui se tenait debout dans la tempête, serrant la petite chienne contre son cœur, les yeux humides mais le port de tête incroyablement noble. Elle s’agenouilla de nouveau devant lui, effaçant d’une main tremblante les traces de suie et de neige sur son front.
« Pourquoi les as-tu aidés, Lucas ? » murmura-t-elle, submergée par une admiration indicible. « Après ce qu’il voulait te faire… pourquoi avoir risqué ta propre vie pour lui tendre cette perche ? »