Dès lors, un engrenage invisible commença à tourner. Lucas, dont la sensibilité s’était aiguisée dans les ruelles sombres où le moindre regard pouvait annoncer un coup, sentait peser sur lui une ombre insidieuse. Il surprenait parfois Gabriel au bout d’un couloir, immobile dans la pénombre, qui le fixait avec une intensité venimeuse. Même la chienne Elena grondait sourdement dès que l’homme franchissait le seuil de la bibliothèque, dressant l’échine et montrant ses crocs minuscules.
Gabriel comprit rapidement que tant qu’Elena de Saint-Germain veillait sur l’enfant comme une louve, toute contestation juridique serait vouée à l’échec. Il fallait une solution définitive. Un coup de filet net, qui effacerait le bâtard sans éveiller de soupçons, ou mieux encore, qui briserait la santé déjà fragile d’Elena par le chagrin, la rendant incapable de gérer sa fortune.
L’opportunité se présenta la veille de Noël.
Le manoir s’était paré de guirlandes argentées et d’un sapin colossal qui trônait dans le hall d’honneur. Pour célébrer l’officialisation imminente de l’adoption, Elena avait organisé une réception caritative au profit des orphelinats de la région. Tout le gratin de la province était présent : industriels, magistrats, hauts fonctionnaires.
La nuit était tombée, enveloppant le parc du domaine d’un épais manteau de neige fraîche. Au fond du parc, à environ huit cents mètres du château, s’étendait un vaste étang artificiel, dont la surface gelée luisait sous les reflets de la pleine lune, bordé par d’antiques saules pleureurs et un vieux pavillon de chasse désaffecté.
Vers dix-neuf heures, alors que l’effervescence de la fête battait son plein dans les salons éclairés aux mille bougies, un des valets de pied – un homme récemment recruté nommé Thomas, aux ordres secrets de Gabriel – s’approcha discrètement de Lucas qui admirait les décorations dans un coin du vestibule.
« Maître Lucas », murmura l’homme à voix basse, s’agenouillant près de lui. « C’est votre chienne… la petite Elena. »
Le garçonnet sursauta, son visage perdant toute couleur.
« Qu’est-ce qu’elle a ? Où est-elle ? Elle dormait dans ma chambre ! »
« Elle s’est échappée par une porte-fenêtre de l’office. Elle a suivi un lièvre vers le fond du parc, près de l’étang. Il fait un froid de loup, elle ne survivra pas une heure dehors si elle tombe dans l’eau… Votre tante m’a demandé de vous prévenir discrètement pour ne pas affoler les invités. J’y vais de ce pas, mais elle ne répond qu’à votre voix. Venez vite par l’escalier de service. »
Lucas n’hésita pas une seule seconde. La peur de perdre le dernier lien avec sa mère balaya toute prudence. Sans même prendre le temps d’enfiler un manteau lourd, il s’engouffra à la suite du valet dans les coursives sombres de la domesticité avant de déboucher dans la morsure de l’air nocturne.
La neige crissait sous ses souliers fins. Le vent sifflait à travers les branches dénudées, soulevant des tourbillons blancs qui aveuglaient le gamin.
« Elena ! Elena ! » criait-il, la gorge brûlée par le gel.
Devant lui, Thomas avançait à grands pas vers la masse sombre du pavillon de chasse. Arrivé près des berges de l’étang, l’homme s’arrêta brusquement et se retourna. Lucas le rattrapa, le souffle court, cherchant désespérément la silhouette blanche du chiot.
« Où est-elle ? Monsieur Thomas, je ne la vois pas ! »
Le valet ne répondit rien. Une lueur de gêne passa dans ses yeux, vite étouffée par la cupidité. Il fit un pas de côté.
De l’ombre du pavillon de chasse surgit une haute silhouette enveloppée d’un manteau de fourrure : Gabriel de Saint-Germain.
Lucas recula d’un pas, un frisson d’angoisse glaciale lui traversant l’échine.
« Mon cher petit cousin », susurra Gabriel d’une voix doucereuse qui semblait se confondre avec le sifflement de la bise. « Tu as été bien naïf. Tu pensais vraiment qu’un souillon de ta trempe pouvait effacer d’un trait de plume vingt générations de pure noblesse terrienne ? »
« Où est ma chienne ? » balbutia l’enfant, les dents claquant sous l’effet de la terreur et du froid.
Gabriel eut un ricanement froid. De sa poche, il sortit le collier de cuir avec la médaille d’argent, le faisant osciller comme un pendule au bout de ses doigts gantés.
« Elle est bien au chaud dans une cage à l’intérieur de cette remise, ne t’inquiète pas. Elle t’attendra là-bas. Mais toi, Lucas… tu as toujours été un enfant imprudent. Tout le monde sait combien les enfants des rues sont attirés par le danger. Traverser un étang gelé par une nuit pareille… quelle tragique folie. La glace est si fine au centre, près de la source chaude. Une chute malencontreuse, l’eau à deux degrés, les poumons qui se bloquent… Le temps qu’on s’aperçoive de ta disparition au manoir, il sera bien trop tard. »
« Non ! » cria Lucas en tentant de faire volte-face pour courir vers le château.
Mais Thomas lui barra la route, l’attrapant par les épaules pour le pousser brutalement vers les berges glissantes du plan d’eau. Gabriel s’avança, le visage déformé par une grimace de haine pure.
« Tu n’aurais jamais dû naître, bâtard. Et surtout, tu n’aurais jamais dû t’abriter sous ce porche d’hôtel. »
Gabriel empoigna l’enfant pour le précipiter vers la nappe de glace fragile. Lucas se débattit avec l’énergie du désespoir, mordant violemment la main gantée de son agresseur à travers le cuir. Gabriel jura de douleur et le repoussa violemment. L’enfant glissa sur la neige durcie et s’affala lourdement sur la première couche de glace, qui craqua sinistrement sous son poids dans une détonation semblable à un coup de feu.
Au même instant, un bruit fracassant retentit dans la remise de chasse. La porte de bois pourri céda sous une poussée forcenée. Un éclat blanc jaillit dans la pénombre, bondissant avec une férocité inouïe.
Ce n’était pas un simple chiot apeuré ; c’était l’instinct viscéral d’un animal sentant son maître en péril de mort. Elena, qui avait réussi à ronger le loquet vermoulu de la caisse où elle était enfermée, s’élança sur Gabriel, plantant ses crocs acérés dans la cheville de l’homme.