« Mais elle s’est réveillée. Elle a eu un réflexe de survie inattendu et a réussi à appeler les secours pendant que j’étais sortie faire les courses. À l’hôpital, elle a commencé à parler au personnel des hallucinations qu’elle avait… Je savais que si les analyses toxicologiques complètes revenaient positives, c’était fini pour moi. Je devais abréger avant qu’elle ne mentionne les tisanes du matin. »

L’aveu tomba dans la pièce avec la brutalité d’un couperet. Tout était clair désormais. L’hypocrisie de ces dernières semaines, son empressement à préparer les repas d’Eleanor, son insistance pour que je reste au bureau des liquidateurs judiciaires toute la journée afin de me tenir éloigné de la maison.

« Tu es un monstre », dis-je doucement en avançant vers elle.

« Je suis celle qui nous sauvait la vie ! hurla-t-elle en reculant vers la commode. Avec cet argent, nous étions tirés d’affaire. Nous pouvions recommencer ailleurs, oublier cette ville, oublier tout ce gâchis ! Et maintenant tu me regardes comme si j’étais un criminel ? »

« Tu as essayé d’étouffer ma mère avec un oreiller sous mes yeux, Marissa ! Tu crois vraiment qu’on va repartir ensemble ? Qu’il y a un avenir après ça ? »

Elle plongea soudain la main dans la poche intérieure de son manteau de laine. Quand elle la retira, une petite fiole en verre brun étiquetée au nom de la pharmacie du centre et un canif à manche d’os apparurent dans sa paume.

« Tu ne vas pas me détruire, Julian. Si tu appelles la police, je dirai que c’est toi. Qui avait les dettes les plus lourdes ? Qui avait accès aux comptes de l’entreprise en faillite ? Qui a signé les reconnaissances de dette pour les créanciers ? Pas moi. Tout est à ton nom. Si la police trouve de la morphine chez nous, ils chercheront celui qui avait le mobile financier le plus évident. Et ta mère est incapable d’aligner trois mots cohérents sans s’étouffer. »

Elle tenta de me dépasser pour gagner la porte du palier, mais je lui barra le passage de tout mon corps.

« Laisse-moi passer ! » siffla-t-elle en brandissant la lame ouverte vers mon visage.

Je ne ressentis aucune peur, seulement une rage sourde, une fureur accumulée après des années d’aveuglement et de lâcheté. J’attrapai son poignet droit avec une violence qui la fit crier. Le canif tomba sur le plancher en produisant un claquement sec, glissant sous le lit d’Eleanor. La fiole en verre roula jusqu’au pied de la porte sans se briser.

Marissa se débattit comme une bête sauvage, griffant mes avant-bras, essayant de m’atteindre aux yeux avec ses ongles vernis. Nous nous heurtâmes lourdement contre l’armoire, faisant trembler les étagères intérieures. Je ne la frappai pas ; je me contentai de la maintenir plaquée contre le montant de bois massif, écrasant ses bras contre son torse jusqu’à ce que ses forces déclinent et que son souffle devienne aussi saccadé que celui de ma mère à l’hôpital.

« C’est terminé », soufflai-je contre son oreille tandis qu’elle haletait de fureur impuissante. « Tu n’iras nulle part. »

C’est à cet instant précis que la sonnerie stridente de mon téléphone portable déchira l’atmosphère de la chambre.

Je gardai une main puissante sur les épaules de Marissa, la contraignant à rester immobile, et sortis l’appareil de ma poche avec l’autre main. Le numéro affiché était celui du standard de Mercy Hill.

Mon cœur manqua un battement.

Je décrochai, collant le combiné contre mon oreille sans lâcher ma femme des yeux.

« Allô ? »

« Monsieur Hail ? Ici l’adjudant-chef Moreau, de la police judiciaire. Je suis actuellement à l’hôpital Mercy Hill avec le docteur Vane. Nous avons pris en charge votre mère. »

« Comment va-t-elle ? Est-ce qu’elle… »

« Votre mère est stabilisée, monsieur. Elle a pu s’exprimer clairement il y a dix minutes à peine, en présence du médecin et des services de protection des personnes vulnérables. Elle nous a décrit avec exactitude ce qui s’est produit dans la chambre 218 cet après-midi, ainsi que les événements des trois dernières semaines à son domicile. »

Un silence pesant s’installa sur la ligne, interrompu seulement par les bruits d’un talkie-walkie en arrière-plan.

« Nous avons également intercepté les appels récents passés depuis le téléphone portable de votre épouse vers un intermédiaire douteux sur le réseau régional », reprit la voix ferme du policier. « Madame Hail est sous mandat de recherche pour tentative d’homicide aggravé et empoisonnement avec préméditation. Où vous trouvez-vous actuellement ? »

« À la maison d’Oakridge », répondis-je sans ciller. « Elle est ici avec moi. »

« Ne prenez aucun risque, monsieur Hail. Deux patrouilles sont déjà en route vers votre secteur. Maintenez le contact si possible, mais mettez-vous en sécurité. »

« Elle n’ira nulle part », dis-je avant de raccrocher.

Marissa avait entendu chaque mot. La lueur de défi qui brûlait dans son regard venait de s’éteindre d’un coup, remplacée par la stupeur terne de la défaite définitive. Ses épaules s’affaissèrent. Elle cessa de lutter, son corps devenant flasque contre le bois sombre de l’armoire.

« Julian… s’il te plaît… », balbutia-t-elle, les larmes coulant enfin sur ses joues, emportant son mascara noir en traînées sales. « Nous pouvons encore expliquer que c’était un accident… une dépression… Tu sais à quel point j’étais à bout… »

« Ne prononce plus mon prénom », répondis-je en ramassant au sol la fiole brune et le dossier scellé. « Tu as regardé ma mère dans les yeux en lui écrasant un oreiller sur le visage, Marissa. Tu savais exactement ce que tu faisais. »

Au loin, le hurlement strident des sirènes commença à percer le grondement régulier de l’orage, résonnant le long de la route départementale avant de s’engager dans l’allée d’Oakridge. Les gyrophares bleus balayèrent bientôt la façade détrempée de la maison, projetant des éclats de lumière froide à travers les rideaux entrouverts de la chambre.