L’employée hocha la tête, surprise par l’intensité de mon regard. Je me retournai et dévalai l’escalier de secours vers le parking de l’hôpital.

Le trajet jusqu’à Oakridge me parut durer une éternité. La pluie de fin d’après-midi commençait à s’abattre sur le pare-brise, brouillant la silhouette des arbres nus qui bordaient l’avenue. Mes pensées tournoyaient dans un chaos total. Pourquoi maintenant ? Qu’espérait-elle gagner en s’en prenant à une femme qui n’avait plus rien à offrir que son vieux toit délabré ?

La maison d’Eleanor se dressait au bout d’une allée de graviers détrempés. C’était une grande demeure victorienne aux bardeaux de bois écaillés par le temps, entourée d’un jardin laissé en friche depuis la mort de mon père. À mon arrivée, la berline grise de Marissa était garée de travers sur l’allée, les phares encore allumés. La porte d’entrée était entrouverte.

Je coupai le moteur, sortis sous l’averse et montai les marches du perron d’un pas lourd mais mesuré. À l’intérieur, l’obscurité envahissait le vestibule. Une odeur âcre de papier brûlé flottait dans l’air froid de l’entrée.

« Marissa ? » appelai-je en avançant dans le couloir principal.

Seul le craquement sourd des lames de plancher sous mes pieds me répondit. Je me dirigeai immédiatement vers le salon. Le foyer de la cheminée était rougeoyant : des morceaux de documents noircis s’y consumaient encore, dégageant une fine fumée grise qui s’échappait mal par le conduit fermé.

Je me précipitai vers l’âtre et, sans réfléchir à la chaleur, j’utilisai le tisonnier pour arracher aux flammes ce qui n’était pas entièrement détruit. Parmi les débris incandescents, je parvins à sauver un coin de papier épais portant l’en-tête d’un cabinet notarial de la ville voisine, daté de moins de deux semaines, ainsi qu’un relevé bancaire partiellement calciné portant le nom de ma mère.

Un bruit de tiroir que l’on referme avec précipitation retentit à l’étage.

Je montai l’escalier quatre à quatre, sans faire attention au grincement régulier des marches. En arrivant sur le palier, je vis la porte de la chambre de ma mère grande ouverte. Des boîtes d’archives en carton étaient renversées sur le tapis oriental ; des lettres jaunies, des photographies de famille et de vieilles quittances de loyer jonchaient le sol dans un désordre méthodique.

Marissa était agenouillée devant la petite armoire en noyer où Eleanor gardait son linge de maison et ses effets personnels. Elle tenait à la main un carnet à couverture de cuir marron et un dossier médical plastifié. Quand elle m’entendit entrer, elle se releva d’un bond, serrant les papiers contre sa poitrine comme un bouclier.

« Rends-moi ça », dis-je d’un ton sans appel en m’arrêtant au centre de la pièce.

« Tu ne comprends rien à notre situation, Julian ! cria-t-elle, les yeux injectés de sang. Tu as coulé notre boîte, tu as bouffé notre apport pour une maison que nous n’aurons jamais, et tu restes là à vénérer cette femme qui nous a menti pendant vingt ans ! »

« De quoi est-ce que tu parles ? Qu’est-ce que tu as fait à ma mère ? »

« Regarde autour de toi ! Tu crois qu’elle n’avait rien ? Tu crois qu’elle nettoyait des bureaux par charité chrétienne ? » Elle jeta le dossier plastifié à mes pieds avec mépris. « Ouvre-le. Regarde ce que ta sainte mère cachait pendant qu’on crevait la faim dans un deux-pièces insalubre. »

Je baissai les yeux vers le dossier. C’était un ensemble de documents bancaires et de relevés d’assurance-vie ouverts il y a plus de quinze ans, souscrits auprès d’un établissement financier suisse après le décès accidentel de mon père sur un chantier de construction. Les montants indiqués sur les synthèses trimestrielles dépassaient l’entendement. Mon père n’était pas mort ruiné, comme Eleanor me l’avait toujours raconté pour me protéger d’un procès interminable ; il avait laissé un capital colossal, placé sous séquestre jusqu’à mon quarantième anniversaire ou déblocable immédiatement en cas de décès de ma mère.

Je relevai la tête, sonné, l’esprit vacillant sous le choc de la révélation.

« Elle me l’a caché pour que je construise quelque chose par moi-même… pour que je ne vive pas sur les rentes d’un mort… » murmurai-je, cherchant à haute voix une logique à l’histoire de toute ma vie.

« Elle l’a caché parce qu’elle voulait tout contrôler ! éructa Marissa. Elle nous regardait nous noyer, elle te voyait faire faillite et supplier les banques, et elle gardait la main sur un héritage de plus de deux millions de dollars ! Mais elle a fait une erreur. Une énorme erreur. »

Marissa fit un pas vers la fenêtre, son ombre se découpant contre les carreaux mouillés par l’orage.

« Il y a six semaines, continua-t-elle avec un calme glacial qui me fit froid dans le dos, elle a contacté son notaire. Elle a découvert que j’avais trouvé les relevés dans son double-fond. Elle a voulu modifier les clauses bénéficiaires. Elle voulait tout transférer à une fondation caritative si elle venait à mourir avant que tu n’aies purgé ta faillite personnelle, pour m’empêcher de toucher le moindre centime en cas de divorce. Elle m’a dit droit dans les yeux que je n’étais qu’une sangsue et que je ne toucherais rien de l’argent de ton père. »

« Alors tu as décidé de l’empoisonner », articulai-je, le cœur battant à tout rompre.

Marissa eut un sourire crispé, dénué de la moindre humanité.

« Le médecin a prescrit du sulfate de morphine pour ses douleurs dorsales chroniques. C’est si facile de doubler les doses dans une tasse de thé tiède le matin, Julian. Elle était confuse, elle oubliait ce qu’elle venait de boire. Tout le monde trouvait normal qu’une femme de soixante-douze ans perde la tête et glisse lentement vers le coma. Elle aurait dû s’éteindre chez elle la semaine dernière, paisiblement, dans son sommeil. »

Elle marqua une pause, fixant le parquet d’un air presque agacé.