Deux semaines plus tard, l’avocat le plus cher d’Allemagne, grassement payé par la famille von Stauffen pour tenter de sauver leur fils, demanda une audience préliminaire pour demander une libération sous caution avec assignation à résidence et bracelet électronique. Ils prétendaient que Gero souffrait d’un trouble psychiatrique temporaire et qu’il n’avait pas l’intention réelle de nuire.
Sarah Brenner m’avait prévenue que je n’étais pas obligée de comparaître, mais je refusai de rester cachée.
« Je veux y aller », dis-je à mon père en me levant difficilement de mon lit.
« Tu n’as pas besoin de subir ça, Beate. Le procureur a toutes les cartes en main », insista-t-il avec douceur.
« Non, papa. Si je ne me lève pas aujourd’hui pour le regarder en face dans un tribunal, je passerai le reste de ma vie à trembler devant mon ombre. Je dois lui montrer qu’il n’a pas réussi à me détruire. »
Le jour de l’audience au tribunal de grande instance de Hambourg, la salle était bondée de journalistes, de curieux et des membres de la haute société locale qui venaient assister à la chute du monstre.
Gero fut introduit par une porte dérobée, encadré par trois gardiens imposants. Il avait perdu sa superbe. Ses cheveux autrefois impeccables étaient gras et mal coiffés, ses joues étaient creusées, et il portait une combinaison standard de détenu sans cravate ni boutons de manchette. Quand il entra, son regard chercha frénétiquement du soutien dans la foule, mais ses anciens amis détournèrent tous les yeux avec dégoût.
Puis, il me vit.
J’étais assise au premier rang, aux côtés de mon père et de mon avocate, Maître Lena Weber. J’avais choisi de porter une robe simple mais lumineuse, mes mains posées avec fierté sur mon ventre bien rond qui abritait ma fille. Je ne baissai pas les yeux. Je le fixai droit dans les yeux, sans haine, sans terreur, avec une lucidité glaciale.
Gero tressaillit. Ses yeux s’écarquillèrent d’effroi en réalisant que la femme soumise et brisée qu’il avait laissée sur le marbre froid de la salle de bain n’existait plus. Devant lui se tenait une mère prête à tout pour défendre sa progéniture.
Le juge présidant la séance, un magistrat à la réputation d’intransigeance totale, rejeta sans ménagement la demande de mise en liberté sous caution.
« Au vu de la sauvagerie inouïe des actes commis, de la vulnérabilité extrême de la victime au troisième trimestre de grossesse, et des preuves matérielles irréfutables attestant d’une préméditation froide et calculée, l’accusé présente un danger absolu pour la société et pour les plaignants. La détention provisoire est confirmée jusqu’à la tenue du procès criminel. »
Le coup de marteau du juge retentit comme une sentence définitive. Gero s’effondra en larmes sur la table de ses avocats, gémissant et sanglotant comme un enfant pris en faute, suppliant qu’on ne le renvoie pas en prison. Les gardes le saisirent et l’évacuèrent sous les flashs crépitants des appareils photo.
Je poussai un long soupir, sentant un poids colossal glisser enfin de mes épaules meurtries.
Deux mois passèrent. Les ecchymoses physiques sur mon corps s’estompèrent pour ne laisser que de fines cicatrices pâles, mais les cicatrices invisibles de mon esprit commençaient elles aussi à guérir, pansées par l’amour inconditionnel de mon père et le soutien des équipes médicales.
Par une fraîche soirée de novembre, alors que les premières neiges commençaient à saupoudrer les toits de Hambourg, je donnai naissance à ma fille dans une salle d’accouchement baignée d’une lumière douce. Elle vint au monde avec un cri vigoureux, puissant, rempli d’une rage de vivre éclatante.
Une petite fille en parfaite santé.
Je la pris contre ma poitrine nue, sentant sa petite respiration chaude contre ma peau, là où aucune violence ne pourrait plus jamais l’atteindre.
Mon père entra sur la pointe des pieds, son uniforme militaire accroché pour toujours au vestiaire de son passé, le visage transfiguré par une émotion qu’il n’avait pas montrée depuis la mort de ma mère. Deux grosses larmes silencieuses coulaient le long de ses joues burinées.
« Comment vas-tu l’appeler ? » chuchota-t-il en effleurant du bout de son index la menotte minuscule du bébé.
Je regardai ma fille, puis mon père, cet homme dont le courage silencieux m’avait sauvée du gouffre.
« Victoria », répondis-je dans un sourire apaisé. « Elle s’appellera Victoria. Parce que nous avons gagné. »
Gero von Stauffen fut jugé six mois plus tard par la cour d’assises. La diffusion de la vidéo de la caméra de surveillance en audience à huis clos suffit à sceller son destin. Les jurés n’eurent besoin que de quarante-cinq minutes de délibération pour le déclarer coupable de tous les chefs d’accusation, sans circonstances atténuantes.
Il fut condamné à quatorze années de réclusion criminelle ferme dans un centre pénitentiaire de haute sécurité, assorties d’une déchéance totale de ses droits parentaux et d’une ordonnance d’éloignement définitive et perpétuelle. L’intégralité de ses avoirs personnels fut saisie pour financer les soins, la reconstruction et l’avenir de sa fille.
La vie reprit son cours, non pas comme avant, mais infiniment plus forte et plus vraie. Nous avions quitté la ville grise pour nous installer dans une maison chaleureuse au bord de la mer Baltique, près de la maison d’enfance de mon père. Chaque matin, le bruit des vagues remplaçait le vacarme étouffant des faux-semblants et des peurs passées.
Parfois, lorsque le vent souffle fort sur les dunes et que je regarde Victoria rire aux éclats dans les bras de son grand-père, je repense à cette nuit fatidique sur le sol froid de notre ancienne chambre. Je me souviens de cette minuscule lueur rouge qui clignotait dans l’obscurité.
Cette caméra n’avait pas seulement filmé un crime monstrueux. Elle avait brisé le mur du silence derrière lequel tant de femmes meurent chaque jour à petit feu. Elle m’avait rendu ma voix, ma dignité, et par-dessus tout, elle avait offert à ma fille le plus beau des héritages : la liberté.