« Roxanne, la femme que tu as jetée par-dessus bord, portait quatre caméras haute définition intégrées à ses boutons de manchette. L’hélicoptère de sauvetage en dessous a filmé ta poussée sous trois angles différents avec des capteurs thermiques et télémétriques. Le procureur général n’aura même pas besoin de plaider. Tu seras jugé non pas comme un amant éconduit, mais comme le criminel méthodique que tu es. »
Des pas précipités résonnèrent sur le tarmac. Une seconde femme s’avança, les cheveux encore mouillés sous une serviette éponge, enveloppée dans un peignoir de bain épais par-dessus sa combinaison thermique. C’était la cascadeuse, Roxanne Vance. Elle affichait un calme imperturbable, tenant à la main un boîtier électronique étanche.
« Impact amorti sans dommage, madame Whitmore », annonça-t-elle avec un salut respectueux. « La poussée était nette, sans hésitation. Intention d’homicide caractérisée au centième de seconde près. Le dossier est complet. »
Jason regarda la cascadeuse, puis Eleanor. Il réalisa dans un éclair d’horreur lucide que tout, depuis le premier sourire au gala de charité jusqu’au choix de l’île déserte, avait été orchestré non pas par lui, mais par la femme qu’il croyait manipuler. Il n’avait jamais été le chasseur. Il n’avait été qu’un rat guidé dans un labyrinthe de verre jusqu’à la trappe finale.
« Eleanor, pitié… » sanglota-t-il soudain, son arrogance s’effondrant comme un château de cartes dans le vent du large. « Ne me fais pas ça. J’ai eu peur des types de Vancouver… Ils allaient me tuer ! Je n’avais pas le choix ! Tu as tellement d’argent, des milliards dont tu ne feras rien ! Qu’est-ce que ça pouvait te faire de m’en donner une fraction ? »
Eleanor le contempla avec un dégoût si pur qu’il lui parut plus tranchant qu’une lame de rasoir.
« Ce n’est pas mon argent que tu voulais me voler, Jason. C’était ma dignité. Tu voulais me laisser mourir avec l’idée absurde que la seule chose désirable en moi était mon compte en banque, et que ma vie ne valait pas plus qu’un contrat paraphé dans un hélicoptère. Tu as sous-estimé l’orgueil d’une femme qui n’a jamais baissé les yeux devant personne. »
Elle fit un signe de tête au responsable des forces de l’ordre.
« Emmenez-le. Et assurez-vous que les créanciers de Vancouver sachent exactement dans quel établissement pénitentiaire fédéral il sera transféré. Je crois savoir qu’ils n’aiment pas les débiteurs insolvables. »
Jason hurla, se débattit comme un forcené alors que les agents le soulevaient du sol et le traînaient sans ménagement vers l’un des fourgons cellulaires banalisés. Ses cris se perdirent dans le vrombissement des moteurs des voitures de police qui démarraient en convoi, gyrophares éteints pour ne pas troubler la quiétude de la côte.
Le silence retomba sur le domaine de Cape Point, troublé seulement par le ressac puissant des vagues contre les falaises de granit en contrebas.
Marcus s’approcha d’Eleanor, lui tendant délicatement un manteau de laine pour la protéger de la brise nocturne qui fraîchissait.
« Tout s’est déroulé selon vos ordres, madame », murmura-t-il. « Les télévisions et les journaux financiers n’en sauront rien tant que le parquet n’aura pas publié son communiqué officiel demain matin. Votre réputation est intacte. »
Eleanor resta immobile, le regard perdu vers l’horizon où l’océan se confondait désormais avec la nuit noire. Le vent froid soulevait quelques mèches argentées sur son front.
Pendant un long moment, elle ne dit rien.
La victoire était totale, absolue, écrasante, comme l’avaient été toutes les victoires de sa longue existence d’entrepreneuse impitoyable. Les journaux salueraient demain l’intelligence froide de la doyenne de la finance, celle qui avait déjoué l’un des complots criminels les plus audacieux de l’année sans verser une larme ni céder un centime.
Pourtant, sous son armure de cachemire et d’intransigeance, une fissure minuscule s’ouvrit dans son cœur de pierre.
Elle se souvint d’un soir, deux semaines plus tôt, sur la terrasse de son manoir. Jason lui tenait la main sous la lueur des bougies. Il lui racontait une histoire ridicule sur son enfance, une histoire probablement inventée de toutes pièces, mais ses yeux brillaient, sa voix était douce, et pour une fraction de seconde, elle avait oublié ses soixante-dix-neuf ans, ses réunions de conseil d’administration, ses bilans fiscaux et le vide sidéral de ses immenses salons silencieux. Elle avait ri comme une jeune fille de vingt ans, le cœur battant, suspendue à une illusion qu’elle savait déjà être un mensonge mortel.
« Marcus », dit-elle doucement sans se retourner.
« Oui, madame ? »
« Brûlez tous les cadeaux qu’il a laissés dans la chambre d’amis. Les fleurs, les livres, les foulards. Tout. »
« Ce sera fait dès ce soir. »
Elle serra la poignée d’argent de sa canne jusqu’à ce que ses jointures blanchissent.
« Et Marcus… »
« Oui ? »
« Demain matin, à huit heures précises, convoquez le comité exécutif. Nous lançons l’acquisition du groupe hôtelier de Genève. Il est temps de se remettre au travail. »
Elle pivota avec une grâce altière, ne jetant pas un seul regard vers la mer où son dernier rêve d’amour venait d’être englouti, et remonta dans sa limousine qui l’attendait, froide, luxueuse et désespérément vide.