« Vous êtes fous », balbutia Jason, dont la voix montait dans les aigus. « C’est un coup monté ! De la séquestration ! J’ai signé les papiers ! Nous sommes mariés légalement sur cette île ! J’ai des droits ! Je suis son époux légitime ! »
L’homme en face de lui étouffa un rire bref et amer. « Les papiers que tu as signés sur l’îlot ? Ils n’ont jamais été un acte matrimonial, Jason. Tu as signé, sous la supervision d’un agent fédéral assermenté et devant trois caméras miniatures dissimulées dans les balises de la plage, un aveu complet de tentative de captation d’héritage, de fraude en bande organisée, ainsi qu’une cession irrévocable de l’ensemble de tes avoirs présents et futurs au profit de la Fondation Whitmore pour la protection des aînés vulnérables. Tu n’as même pas lu les petits caractères au verso de l’annexe C, trop pressé de voir le mot “Héritier” sur la première page. »
L’hélicoptère toucha le sol avec une douceur feutrée. Les turbines commencèrent leur lente décélération, gémissant dans le vent du crépuscule.
Avant même que les pales n’aient cessé de tourner, la porte coulissante fut arrachée de l’extérieur. Quatre hommes vêtus de complets sombres, oreillettes discrètes et insignes du FBI épinglés au revers, braquèrent leurs armes sur Jason.
« Jason Reed, les mains sur la tête. Ne tentez aucun mouvement brusque. »
Jason ne bougea pas. Il était pétrifié, le regard vitreux, incapable d’assimiler la chute vertigineuse de sa propre illusion. On le saisit sans ménagement par les poignets, des fers d’acier froid se refermèrent sur sa peau avec un cliquetis sec et tranchant. On l’extirpa de la carlingue, ses souliers italiens faits à la main raclant le bitume humide.
Le ciel s’éteignait dans des pourpres vénéneux. Au bout de l’allée, devant le péristyle de la gigantesque villa de style néo-classique, deux phares s’allumèrent. Une Rolls-Royce Phantom argentée roulait au pas vers le tarmac.
La portière arrière s’ouvrit dans un silence parfait.
Un chauffeur en livrée en descendit d’abord pour déployer une canne au pommeau d’argent ciselé. Puis, Eleanor Whitmore émergea de la pénombre du véhicule.
Elle ne portait point de voile nuptial ni de mousseline fragile. Elle était vêtue d’un tailleur pantalon en cachemire vert bouteille, strict, impérial, coupé avec une précision militaire. Ses cheveux argentés étaient tirés en un chignon impeccable qui soulignait la rigueur aristocratique de ses traits. Elle ne paraissait ni tremblante, ni vulnérable, ni meurtrie. Elle avait le port d’une reine qui inspecte le cadavre d’un traître après la bataille.
Jason, maintenu à genoux sur le tarmac par deux agents fédéraux, releva la tête, la mâchoire tremblante.
« Eleanor… » murmura-t-il, cherchant encore instinctivement le regard attendri de la femme qu’il avait bercée de mensonges pendant quatre-vingt-dix nuits. « Eleanor, écoute-moi… Ils me piègent ! C’est un malentendu ! Je voulais te sauver… J’ai glissé, tu as glissé ! Je t’aime, Eleanor, tu sais bien que je t’aime ! Tu te souviens de nos nuits ? De ce que je te disais ? Tu mérites d’être heureuse… »
Eleanor marcha lentement vers lui. Le claquement régulier de sa canne sur le goudron résonnait comme un couperet. Elle s’arrêta à deux pas de lui, le toisant de toute sa hauteur, le regard d’un bleu si perçant et si dénué d’émotion que Jason sentit le sol se dérober sous ses genoux.
« L’amour, Jason ? » dit-elle d’une voix grave, d’un timbre d’airain que le gigolo ne lui avait jamais entendu. « Tu as vraiment pensé qu’une femme qui a survécu aux requins de Wall Street pendant un demi-siècle pouvait confondre l’amour avec la flagornerie d’un parasite ? »
Jason déglutit péniblement. « Cette nuit à l’hôtel… Tu m’as cru ! Tu m’as embrassé ! Tu voulais être aimée, tu me l’as dit ! »
Un pli amer se dessina au coin des lèvres d’Eleanor. « Oui, Jason. Cette nuit-là, j’ai eu une faiblesse. Une heure de vanité. Une seconde d’égarement où une vieille femme qui a tout possédé a voulu croire qu’elle pouvait encore faire battre le cœur d’un homme jeune. Mais le lendemain matin, pendant que tu feignais de dormir avec ce petit sourire satisfait de prédateur repu, j’ai fait ce que je fais toujours avant de signer un contrat : j’ai appelé mon service de renseignement financier. »
Elle fit un geste de la main vers l’homme qui venait de descendre de l’hélicoptère.
« Marcus ici présent dirige ma sécurité depuis vingt-cinq ans. Avant midi, j’avais sur mon bureau la totalité de ta vie misérable. Les six cent mille dollars de dettes contractés auprès des triades de Vancouver. Les deux femmes plus âgées que tu avais dépouillées en Californie avant qu’elles ne sombrent dans la dépression sans oser porter plainte. Tes fausses identités. Les virements que tu as effectués pour acheter le prétendu poison au cas où l’hélicoptère ne suffirait pas. Tu n’es pas un amant, Jason. Tu es une maladie opportuniste. »
Jason serra les poings, la rage commençant à submerger sa peur. « Si tu savais dès le début, pourquoi ? Pourquoi jouer la comédie ? Pourquoi me laisser te toucher, t’embrasser, m’inviter dans ton lit ? Tu es un monstre pervers ! Tu as pris du plaisir à me voir ramper ! »
Eleanor s’accroupit légèrement pour planter ses yeux dans les siens, si près qu’il put sentir le souffle froid et régulier de la milliardaire.
« Parce que les lois de ce pays sont trop clémentes pour les escrocs sentimentaux », siffla-t-elle avec une intensité terrifiante. « Si je t’avais chassé de chez moi avec un chèque ou une gifle, tu aurais recommencé ailleurs. Tu aurais trouvé une autre femme, plus fragile, plus désespérée, moins protégée que moi, et tu l’aurais détruite. Pour t’envoyer croupir pour le restant de tes jours dans une cellule de haute sécurité sans possibilité de libération conditionnelle, il me fallait l’irréfutable. La tentative d’assassinat avec préméditation, captation d’héritage et guet-apens. »
Elle se redressa, lissant son manteau.