— Où est-il ?

— Hélène le gardait dans son atelier de poterie au fond du jardin, sous les dalles du four à cuisson. Ma mère l’a cherché pendant des semaines sans le trouver. Si Pierre le récupère avant toi, il n’y aura plus aucune preuve matérielle pour l’impliquer, et ma mère sortira au bénéfice du doute d’ici l’été prochain.

Adrien se leva d’un bond, renversant la chaise en métal dans un vacarme sourd qui fit tourner la tête des gardiens. Sans un regard supplémentaire pour Claire, il quitta la pièce, le sang pulsant à ses tempes.

L’air extérieur était glacial. La pluie s’était transformée en une averse dense qui balayait les rues grises de la ville. Adrien monta dans sa voiture, les mains crispées sur le volant jusqu’à en avoir les jointures blanches. Il composa immédiatement le numéro de sa sœur, Mathilde, qui gardait les enfants chez lui.

— Mathilde, prends Noé et Lucie. Montez à l’étage, fermez toutes les serrures à double tour. Ne laissez entrer personne.

— Adrien ? Qu’est-ce qui se passe ? Tu as une voix étrange…

— Fais ce que je te dis, maintenant ! J’arrive dans vingt minutes.

Il raccrocha, enclencha la première et démarra en trombe, les pneus crissant sur le bitume détrempé.

La maison familiale se trouvait en lisière d’un bois ancien, à l’écart des grands axes. Alors qu’il tournait sur le chemin forestier qui menait à sa propriété, une lueur fugitive dans ses rétroviseurs attira son regard : une berline sombre roulait à bonne distance, phares éteints dans la pénombre tombante. L’angoisse lui noua l’estomac. Valadier surveillait déjà la maison, ou savait que la situation juridique venait de basculer.

Adrien ne franchit pas la grille principale. Il stoppa sa voiture une centaine de mètres plus bas, dissimulée derrière un bosquet de thuyas sauvages, et continua à pied sous le couvert des arbres trempés. L’eau s’infiltrait sous son col, mais il ne ressentait plus le froid. Une seule pensée le guidait : protéger ses enfants et détruire le filet de mensonges qui étouffait sa famille depuis trois ans.

Il contourna le jardin par l’arrière. L’ancien atelier d’Hélène, une petite bâtisse de briques et de colombages envahie par le lierre, se dressait au bout de l’allée gravillonnée. La porte en bois vermoulu était entrouverte. Une trace fraîche marquait la boue du seuil.

Quelqu’un était déjà à l’intérieur.

Adrien retint sa respiration. Il ramassa une épaisse barre de fer rouillée abandonnée près du tas de bois et s’approcha pas à pas, rasant le mur suintant d’humidité. À travers la vitre crasseuse, il aperçut la lueur d’une lampe torche balayant le sol poussiéreux.

Un homme d’une cinquantaine d’années, vêtu d’une gabardine imperméable élégante, était penché sur le socle du vieux four en briques réfractaires. C’était Pierre Valadier. Il tenait à la main un pied-de-biche court avec lequel il descellait méthodiquement les tomettes disjointes.

— Tu cherches tes signatures, Pierre ?

La voix d’Adrien résonna dans le petit espace confiné, lourde d’un calme venimeux.

Valadier sursauta violemment, braquant sa lampe directement dans les yeux d’Adrien. Puis, reconnaissant la silhouette massive de son ancien associé, un rictus nerveux étira ses lèvres pâles. Il ne lâcha pas son pied-de-biche.

— Adrien… Tu m’as fait peur. Qu’est-ce que tu fais dehors par un temps pareil ?

— Pose cet outil, dit Adrien en avançant d’un pas, la barre de fer fermement calée le long de sa cuisse. Pose-le avant que je ne t’éclate la mâchoire sur ce plancher.

Valadier évalua l’espace entre eux. Le regard d’Adrien n’avait plus rien de l’homme brisé et résigné qu’il côtoyait depuis la mort d’Hélène. C’était le regard d’un père qui venait de voir les monstres en plein jour. Valadier laissa lentement glisser le fer au sol avec un tintement métallique mat.

— Écoute-moi deux minutes, Adrien. Tu as parlé à Claire, je suppose. Cette fille perd la tête, la détention provisoire l’a rendue complètement folle. Elle cherche des coupables partout pour sauver sa peau.

— Claire ne m’a pas donné de détails sur le carnet d’Hélène par hasard, répliqua Adrien sans baisser sa garde. Elle m’a dit ce que Noé a vu. Comment Marianne l’a poussée. Et comment tu es arrivé pour gérer les conséquences. C’est toi qui as scellé le trou technique sous mon salon, Pierre. C’est toi qui as emprisonné mon fils de sept ans pour sauver ton cabinet comptable et tes sociétés écrans.

Le visage de Valadier perdit toute trace de componction amicale. La pluie battait la toiture en tôle de l’atelier avec une violence assourdissante.

— Tu n’as jamais rien compris au monde réel, Martin, cracha Valadier avec un mépris soudain. Hélène était devenue hystérique. Elle voulait alerter le parquet pour des broutilles, des commissions d’intermédiaires qui ne regardaient personne d’autre que nous. Marianne a paniqué, c’est vrai, elle l’a bousculée. C’était un accident ! Mais une fois qu’elle était morte sur le carrelage, qu’est-ce que tu voulais que je fasse ? Que je laisse un gamin de sept ans me désigner comme complice devant les flics ? Tu aurais coulé la boîte, nous aurions tous fini ruinés !

— Alors tu l’as enterré vivant sous mes pieds, murmura Adrien, la voix brisée par l’horreur pure. Pendant trois ans. Tu venais boire mon café en sachant qu’il buvait l’eau stagnante dix centimètres sous la moquette.

— Je pensais que Marianne s’en débarrasserait proprement au début, avoua Valadier avec une franchise glaciale qui glaça les os d’Adrien. Mais la vieille avait des scrupules stupides. Elle a voulu le garder là, au cas où j’essaierais de la doubler, pour avoir un moyen de pression sur moi. C’était une folie ! Et maintenant, cette histoire va tout détruire parce que tu ne sais pas tourner la page.

Valadier plongea brusquement la main sous son manteau pour en sortir une arme de poing compacte. Mais Adrien, anticipant le geste, se jeta en avant de tout son poids.