Dans la demeure des Martin, les journées s’organisaient autour d’un calme fragile. Noé réapprenait la saveur du pain frais, l’odeur de l’herbe coupée et l’immensité du ciel, même si le moindre bruit grinçant au-dessus de son plafond continuait de contracter ses mâchoires. Lucie, elle, ne quittait que rarement la manche de son frère. Elle était sa sentinelle, celle qui refusait de lâcher prise sur le monde visible.
Un vendredi de novembre, l’avocat d’Adrien, maître Vasseur, sonna à la porte d’entrée avec une mine sombre. Il ne prit même pas le temps de retirer son manteau mouillé de bruine avant de poser un dossier cartonné sur la table en chêne.
— Adrien, dit l’avocat d’une voix basse en s’assurant que les enfants étaient occupés à dessiner dans la pièce voisine, la défense de Marianne a déposé une requête ce matin. Ils contestent la validité de ses aveux initiaux. Ils prétendent que les déclarations de Claire sont une tentative délibérée de lui faire porter seule la responsabilité d’un plan concerté, et pire encore, ils soulèvent une faille dans le relevé technique des fouilles.
Adrien se raidit, la cafetière fumante suspendue au-dessus d’une tasse vide.
— Quelle faille ? La police a tout photographié. Le matelas sale, les bouteilles, les chaînes légères. Que peuvent-ils contester ?
— La seconde clé, répondit Vasseur. Lors de la première descente, les techniciens ont consigné que le verrou de retenue extérieure présentait des traces d’usure mécanique récentes, faites avec un double qui n’a été retrouvé ni sur Marianne, ni dans les affaires de Claire. La défense soutient qu’un tiers avait accès à ce sous-sol. Et si un doute s’installe sur la présence d’une tierce personne, l’accusation d’enlèvement en bande organisée risque d’invalider une partie de la procédure directe contre Marianne avant le procès d’assises. Elle pourrait être remise en liberté surveillée en attendant les débats.
Le cœur d’Adrien tambourina contre ses tempes. L’idée même que Marianne puisse franchir les portes de la maison d’arrêt et respirer le même air que ses enfants lui donnait des vertiges de rage.
— Il n’y a jamais eu personne d’autre, murmura-t-il, les dents serrées. Claire a tout avoué.
— Claire a avoué ce qu’elle savait, ou ce qu’elle voulait bien dire pour éviter la cour criminelle départementale, répliqua doucement l’avocat. Mais elle a demandé à vous voir. Une demande formelle par l’intermédiaire de son conseil. Elle affirme qu’elle ne parlera qu’à vous, sans avocats dans la pièce. Elle dit détenir un élément matériel que sa mère cherchait désespérément avant d’être arrêtée.
Adrien fixa la baie vitrée où coulaient des filets d’eau grise. Derrière la cloison, Noé venait de faire tomber sa boîte de crayons. Le bruit sec du plastique sur le sol fit sursauter le petit garçon, qui se recroquevilla immédiatement avant que la main de Lucie ne vienne se poser sur son épaule.
Adrien prit sa décision.
Le lendemain après-midi, la pluie redoublait sur le parking anonyme de la cité judiciaire de Rouen. Adrien s’assit dans un petit parloir aux murs peints d’un vert délavé. Lorsque la porte s’ouvrit, Claire entra, encadrée par deux agents. Elle avait perdu beaucoup de poids. Ses cheveux, autrefois impeccablement lissés, retombaient ternes sur ses épaules vêtues d’un pull trop large. Ses yeux creusés portaient la marque indélébile de la honte et de l’isolement.
Dès que les gardiens se postèrent derrière la vitre, hors de portée de voix, Claire posa ses paumes tremblantes sur la table en formica.
— Merci d’être venu, Adrien.
— Je ne suis pas venu pour toi, coupa-t-il, sa voix coupant l’air comme un scalpel. Je suis venu pour m’assurer que ta mère pourrira en cellule jusqu’à son dernier souffle. Qu’est-ce que tu as encore caché ?
Claire retint un sanglot, baissant les yeux vers ses doigts écorchés.
— Ma mère n’agissait pas seule, Adrien. Elle ne faisait rien sans s’assurer un filet de sécurité. Quand ta première femme, Hélène, a découvert les relevés bancaires falsifiés, elle n’a pas seulement découvert les petites sommes que Marianne détournait sur les comptes d’entretien. Elle a trouvé un registre manuscrit. Un carnet noir où ma mère notait les arrangements immobiliers d’une société civile que ton ancien associé utilisait pour masquer des liquidités.
Adrien cligna des yeux, décontenancé.
— Pierre ? Pierre Valadier ? Il était mon associé pendant dix ans, il a prononcé l’éloge funèbre à l’enterrement d’Hélène !
— C’est Pierre qui a prêté l’argent pour rénover le salon à l’époque, continua Claire, les lèvres tremblantes d’une terreur rétrospective. C’est lui qui a fourni les plans techniques des fondations. Quand Hélène a menacé de porter plainte pour les malversations de Marianne, ma mère a paniqué et l’a bousculée dans l’escalier. Noé a crié. Il a tout vu du haut du palier. Marianne a tout de suite appelé Pierre. C’est Pierre qui a dit qu’un enfant de sept ans détruirait leur vie s’il parlait. C’est Pierre qui a apporté le matériel pour calfeutrer l’ancien vide sanitaire le soir même, avant que la police n’arrive pour constater l’accident d’Hélène.
Une vague de nausée glaciale traversa Adrien. Pierre Valadier venait encore dîner chez lui six mois auparavant pour prendre des nouvelles de sa convalescence morale. Il avait offert un vélo à Lucie pour son anniversaire. Il avait serré la main d’Adrien en lui assurant qu’il serait toujours là pour l’épauler dans son deuil.
— Pourquoi tu ne l’as pas dit aux enquêteurs ? rugit Adrien en avançant son visage vers le grillage de séparation. Pourquoi avoir attendu un an ?
— Parce que Pierre a les originaux des titres de propriété de la maison de campagne où Noé était censé avoir disparu ! cria-t-elle à mi-voix, affolée. Il m’a fait savoir par un intermédiaire que si je prononçais son nom, il produirait des faux montrant que j’avais perçu l’argent de l’assurance-vie d’Hélène. Il m’a menacée de faire disparaître Lucie ! Mais hier soir, son avocat a rendu visite à ma mère en détention. Ma mère sait qu’elle est condamnée par son âge et son état de santé. Elle a négocié avec Pierre : il paie les meilleurs pénalistes de Paris pour casser le dossier sur la forme, et en échange, elle ne mentionne jamais son nom. Mais le carnet existe, Adrien. Le carnet d’Hélène, celui qui détaille tout le système financier et qui porte les signatures manuscrites de Pierre et de Marianne.