Pour parfaire le piège que leur propre audace allait refermer sur eux, j’avais feint de céder à la fatigue. Quand ma sœur m’avait proposé de venir passer quinze jours dans le Finistère pour me reposer les bronches, j’avais laissé traîner sur la table de l’entrée un carnet de notes mentionnant : « Réflexion sur l’aménagement futur – Clés confiées à Erwan pour aérer le manoir. »
Ils avaient cru à une capitulation. Ils avaient cru que la vieille dame abandonnait le champ de bataille.
Dès que mes roues avaient touché le sol du Finistère, mon système de caméras miniatures dissimulées dans les poutres – installé par une société de sécurité malouine la veille de mon départ – avait commencé à retransmettre le cauchemar sur mon téléphone. J’avais assisté, jour après jour, impuissante mais méthodique, au carnage. Morgane ordonnant aux ouvriers non déclarés d’arracher les moulures. Morgane chargeant ma vaisselle de mariage dans des cartons pour la revendre sur des sites d’enchères. Erwan attaquant la cheminée historique à coups de burin pour préparer l’encastrement d’un écran plat géant.
J’avais attendu. J’avais serré les dents jusqu’à en saigner, laissant le préjudice matériel dépasser les seuils pénaux de destruction délibérée du patrimoine privé protégé. Puis, le matin même, j’avais prévenu Maître Corbières et le procureur, enclanchant le flagrant délit.
La suite s’était jouée dans la poussière et le sang de ma joue giflée.
Dans l’après-midi qui suivit l’arrestation, le manoir fut envahi par une autre armée, bien plus bienveillante.
Prévenus par la rumeur du port, des amis fidèles arrivèrent par dizaines. Tanguy menait la marche, accompagné de quatre solides marins du syndicat des lamaneurs et de deux artisans ébénistes à la retraite. Sans un mot de trop, avec cette pudeur bretonne qui répare les âmes brisées sans grands discours, ils se mirent à l’ouvrage.
Les bâches en plastique furent retirées des bahuts jetés sous la pluie menaçante. Avec des précautions d’orfèvres, les quatre hommes soulevèrent les lourds meubles en chêne sculpté de 1780 pour les réinstaller à l’abri. Les sacs de gravats furent évacués par brouettes entières vers une benne louée d’urgence par les voisins.
Monsieur Daniel, l’ébéniste du vieux Saint-Malo, s’agenouilla devant la cheminée piquetée. Il passa ses mains calleuses sur la pierre martyrisée.
« C’est du granit bleu de Lanhélin, Françoise », dit-il d’une voix sourde. « Ces sauvages ont massacré l’entablement au burin plat. Mais ne crains rien. Avec un mélange de résine marine, de poussière de granit d’époque et de patience, je vais te redessiner chaque arête. Dans un mois, on ne verra plus la trace de leur folie. »
Pendant qu’ils s’affairaient, le médecin légiste mandaté par la justice arriva pour constater mes blessures. La marque des doigts sur ma tempe virait au violet sombre. Mon articulation de la mâchoire était fêlée, me causant une douleur lancinante à chaque déglutition.
« Quinze jours d’incapacité totale de travail, madame Kermeur », nota froidement le médecin en refermant sa mallette. « La gifle a été portée avec une intention manifeste de blesser et de soumettre. Devant un tribunal, cela vaut de l’or pour le parquet. Cette demoiselle va découvrir que les parloirs des prisons pour femmes de Rennes sont beaucoup moins lumineux que vos salons de Saint-Malo. »
Trois jours plus tard, la confrontation eut lieu dans le bureau du juge d’instruction au tribunal de grande instance de Saint-Malo.
Je m’y rendis vêtue de noir, mon alliance en or au doigt, le port altier, soutenue par le bras solide de Maître Corbières.
Morgane entra encadrée par deux surveillants pénitentiaires. Elle n’avait plus rien de la séductrice arrogante. Privée de son maquillage sophistiqué, les cheveux emmêlés, vêtue d’un survêtement gris informe fourni par la maison d’arrêt, elle avait le visage creusé et les yeux rougis par trois nuits de cellule d’isolement. La panique avait fait place à une décomposition totale.
Erwan, assis sur le banc des prévenus libres sous contrôle judiciaire strict, n’osait même pas lever les yeux vers moi. Il tremblait de tout son corps, le teint cireux, rongé par la honte et la terreur des dettes qui venaient d’exploser au grand jour.
L’avocat de Morgane, un commis d’office débordé, tenta un plaidoyer de misère :
« Monsieur le juge, ma cliente a agi sous le coup d’une impulsion névrotique, dans l’illusion qu’elle préparait le foyer de son ménage… Elle était dans une situation d’angoisse financière extrême provoquée par les mensonges constants de monsieur Kermeur ici présent, qui lui faisait miroiter une fortune imaginaire ! »
À ces mots, Erwan sursauta, piqué au vif :
« Mes mensonges ? Mais c’est toi qui as tout manigancé ! C’est toi qui as imprimé les faux devis ! C’est toi qui as dit qu’il fallait briser la vieille moralement pour qu’elle parte d’elle-même dans une maison de retraite ! Tu m’as poussé à bout, tu m’as manipulé ! »
« Silence ! » tonna le juge d’instruction en frappant son bureau d’un coup de plat de la main. « Vous vous déchirez comme des corbeaux sur une charogne, mais la victime est là, devant vous, et elle vous regarde. »
Le juge ouvrit un épais dossier à la couverture cartonnée rouge.
« Madame Morgane Kermeur, l’enquête financière de la brigade de recherches a révélé des éléments accablants. Vous avez souscrit trois crédits revolving au nom de votre belle-mère en falsifiant sa signature électronique et ses avis d’imposition récupérés lors de vos visites dominicales. Soixante-huit mille euros ont été siphonnés et virés sur un compte non déclaré au Luxembourg. Nous avons également retrouvé les photographies de plusieurs pièces d’argenterie et de toiles de maître appartenant au manoir sur un site de vente sous pseudonyme. Vous aviez déjà pris contact avec un receleur à Nantes pour écouler le mobilier après le départ forcé de madame Kermeur. »
Morgane s’effondra en sanglots hystériques sur la table d’interrogatoire :
« Je voulais juste une belle vie ! On n’avait rien ! Votre fils est un raté, il ne sait rien faire de ses mains ! Tout est bloqué par cette vieille radine qui s’accroche à ses cailloux ! Pourquoi tout pour les morts et rien pour les vivants ? »