« Lily », murmura-t-il, la gorge nouée. « Est-ce que… est-ce que ta maman t’a parlé de moi ? »
L’enfant hocha la tête avec gravité. « Maman m’a dit que mon papa construisait de très grands ponts pour relier les gens entre eux, mais qu’il s’était perdu de l’autre côté du fleuve. Elle a dit que quand tu trouverais le chemin du retour, tu serais le plus fort du monde. »
Les larmes que Nathan avait retenues pendant cinq ans franchirent enfin ses cils. Il enfouit son visage dans les petites mains douces de sa fille et laissa échapper un sanglot étouffé, tandis que la main gauche de Grace venait délicatement se poser sur sa nuque.
« Nous devons partir d’ici », murmura Grace après un long moment de recueillement. « Richard ne s’arrêtera pas. Victoria vient d’une famille d’industriels qui possède la moitié des juges de la cour d’appel. Quand elle sortira du commissariat sous caution, ils feront disparaître les preuves de son agression dans la maison. Ils nettoieront les caméras de surveillance, ils achèteront les dépositions. »
« Ils ne nettoieront rien du tout », répliqua Nathan en redressant la tête, le regard métamorphosé par une détermination froide. « Le manoir est sous mon nom personnel depuis l’année dernière. Le système de vidéosurveillance de la cuisine n’est pas relié au serveur de la famille, mais à mon propre terminal chiffré à Francfort. J’ai déjà visionné l’enregistrement pendant le trajet en ambulance. La tentative d’homicide avec préméditation perpétrée par Victoria Ashford est enregistrée en haute définition, sous trois angles différents, avec le son. Elle ne sortira pas de cellule ce soir. Elle va y moisir. »
Il sortit son propre téléphone sécurisé et composa le numéro d’un homme qu’il n’avait pas sollicité depuis des années : Maître Jean-Paul Vane, l’ancien associé d’Arthur Cole, le seul juriste intègre qui avait claqué la porte du groupe lorsque Richard avait pris le pouvoir.
L’entretien fut bref, précis, implacable. Vane attendait cette opportunité depuis quinze ans. Les originaux du trust étaient en sécurité dans un coffre-fort de la Banque Cantonale de Genève. Dès le lendemain matin, une assemblée générale extraordinaire des actionnaires serait convoquée en urgence sous mandat judiciaire impératif.
La nuit qui suivit fut une veillée d’armes. Nathan fit transférer Grace et Lily dans la propriété sécurisée de son ami d’enfance, un domaine fortifié à l’orée de la forêt, loin des regards des paparazzis et des limiers de son père. Tandis que Lily dormait enfin d’un sommeil paisible, bercée par la chaleur d’un feu de cheminée, Grace et Nathan restèrent éveillés jusqu’à l’aube sur la terrasse couverte, café fumant entre les mains.
Ils se racontèrent les cinq années volées. Elle parla des nuits de garde interminables à l’hôpital pour payer le loyer, de la première dent de Lily, de ses premiers pas dans un parc public anonyme, de la peur constante de voir surgir une berline noire. Il raconta le vide abyssal qui l’avait rongé après son réveil d’un coma où personne ne l’avait attendu, la solitude dorée des hôtels de luxe internationaux, le dégoût croissant qu’il éprouvait pour Victoria, un mariage de convenance arrangé par Richard qu’il avait repoussé d’année en année sans comprendre pourquoi son âme refusait de franchir le pas.
« Je ne suis pas revenue pour l’argent du trust, Nathan », dit doucement Grace en observant les premières lueurs de l’aurore déchirer la brume au-dessus des pins. « Quand j’ai postulé comme femme de ménage dans ton manoir il y a trois mois, je voulais seulement voir de mes propres yeux quel homme tu étais devenu. Je voulais savoir si Richard t’avait corrompu jusqu’à la moelle, ou s’il restait en toi l’étudiant brillant et généreux qui me lisait des poèmes sur les marches de la bibliothèque. Si tu avais été comme lui, j’aurais repris Lily et nous serions parties au bout du monde. Mais j’ai vu tes affaires. J’ai vu les photos de nous que tu avais cachées au fond de ton secrétaire de travail. J’ai su que tu souffrais autant que moi. »
Nathan prit sa main intacte et porta ses doigts à ses lèvres. « Tu n’auras plus jamais à fuir, Grace. Je te le jure sur la vie de notre fille. »
Le matin du 30 octobre s’ouvrit sur un séisme financier sans précédent dans la métropole.
À dix heures précises, la salle du conseil d’administration au quarantième étage de la tour Cole était bondée. Tous les actionnaires majeurs, les représentants des banques créancières et les membres du directoire étaient assis autour de l’immense table d’ébène. Au bout de la table trônait Richard Cole, l’air sombre mais combatif, flanqué de ses trois avocats survivants. Il avait réussi, par ses relations, à faire placer Victoria Ashford en résidence surveillée temporaire dans une clinique privée sous prétexte de « détresse psychologique aiguë », mais il savait que la digue était sur le point de céder.
Les portes à double battant s’ouvrirent à la volée.
Nathan entra le premier, vêtu d’un costume sombre impeccable, dégageant une autorité glaciale qui fit taire instantanément les murmures de l’assemblée. À sa suite marchait Maître Jean-Paul Vane, portant sous le bras une mallette de cuir scellée par des rubans diplomatiques suisses. Et derrière eux, tenant fermement la main de son père, avançait la petite Lily dans une jolie robe bleu marine, marchant d’un pas timide mais curieux sur l’épaisse moquette de laine.
Richard Cole se leva d’un bond, le visage empourpré de colère.
« Nathan ! Qu’est-ce que signifie cette mascarade ? C’est une réunion du directoire hautement stratégique ! Fais sortir cette domestique et sa progéniture immédiatement ! »
Nathan ne cilla pas. Il s’avança jusqu’au centre de la table, contournant la chaise de son père, et invita Maître Vane à prendre la parole.
Le vieux juriste posa la mallette, ajusta ses lunettes et déballa avec une lenteur calculée une série d’épais parchemins timbrés du sceau de la cour suprême et du greffe cantonal suisse.