La vidéo se figea sur le visage de Victor, filmé en gros plan alors qu’il se reculait, une expression de calcul froid plaquée sur ses traits.
Le silence retomba sur le conservatoire. Plus lourd que la mort.
Céleste tomba à genoux sur les dalles de pierre, les mains sur les oreilles, sanglotant de façon hystérique en répétant les mêmes mots : « Tu m’as poussée… tu m’as poussée dessus… mon Dieu… mon Dieu… »
Victor regardait la tablette, les yeux agrandis par une terreur qu’il ne pouvait plus dissimuler. Ses lèvres tremblaient légèrement. Ses mains se crispèrent le long de ses cuisses.
« Valentina… » commença-t-il, et pour la première fois de sa vie, sa voix sonnait pitoyable, celle d’un homme qui voit l’échafaud se dresser devant lui. « Valentina, parlons de cela calmement. Dans un bureau. Entre nous. Pas devant le personnel. Nous avons un nom à protéger. L’empire de ton père ne survivrait pas à un scandale pareil dans la presse… »
Valentina recula d’un pas. Ses yeux s’étaient vidés de toute colère apparente. Il n’y restait qu’un mépris glacial, souverain, définitif.
« L’empire de mon père appartient à mon fils », dit-elle d’une voix égale. « Et toi, Victor, tu n’appartiens déjà plus à ce monde. »
Elle se tourna vers Nolan Price.
« Combien de temps pour que la police judiciaire arrive ? »
« Les voitures sont à la grille ouest, madame », répondit Nolan en consultant son oreillette. « Les gyrophares sont coupés comme vous l’aviez demandé pour ne pas effrayer l’enfant. Ils montent l’allée des platanes à pied. »
Victor comprit en un éclair.
Il n’y avait jamais eu de discussion possible. Valentina n’avait pas attendu d’entendre ses explications pour agir ; elle avait fait verrouiller les accès au domaine dès la première seconde où elle était sortie de l’eau avec son enfant dans les bras. Tout ce dialogue n’avait été qu’une manœuvre pour l’immobiliser sur les lieux du crime jusqu’à l’arrivée des forces de l’ordre.
Un éclat de folie désespérée traversa le regard de l’homme d’affaires.
Il jeta un coup d’œil circulaire. La porte principale de la serre était barrée par Nolan et deux gardes armés. Les fenêtres latérales étaient renforcées par des armatures de fonte. Il ne restait que l’issue de secours menant à la chaufferie souterraine, derrière le massif de bambous géants.
Sans un mot, Victor pivota sur ses talons et se mit à courir.
Il renversa violemment un autre présentoir de céramiques qui vola en éclats sur le sol, espérant ralentir ses poursuivants. Ses souliers de cuir glissèrent sur la mousse détrempée, mais la terreur de la prison lui donnait une énergie sauvage. Il s’engouffra sous la voûte sombre des bambous, bousculant les tiges épaisses qui fouettaient son visage.
« Laissez-le », ordonna la voix de Valentina, résonnant calmement derrière lui.
Victor ne s’arrêta pas. Il atteignit la lourde porte métallique rouge de la chaufferie, enfonça la barre anti-panique de tout son poids et s’engouffra dans l’escalier en colimaçon qui descendait sous terre. L’air y était brûlant, chargé d’une vapeur sourde issue des tuyaux de chauffage central alimentant les serres tropicales en hiver.
Il dévala les marches métalliques quatre à quatre, le cœur cognant contre ses côtes avec une violence inouïe. En bas, il y avait le tunnel technique qui rejoignait le garage souterrain de la villa principale. S’il atteignait sa berline personnelle, il avait encore une chance de franchir le mur d’enceinte par l’ancienne poterne dont il possédait la clé magnétique. Il pouvait rejoindre l’aérodrome privé d’Annemasse avant que le mandat d’arrêt international ne soit validé par le parquet.
Il arriva au fond du couloir de béton, haletant, trempé de sueur, sa cravate de soie dénouée pendant lamentablement sur sa chemise déchirée.
Il tendit la main vers la poignée de la porte blindée menant au garage.
La poignée ne bougea pas.
Au-dessus du loquet, la petite diode lumineuse clignotait en rouge vif.
Verrouillage de sécurité actif. Code administrateur requis.
Victor frappa la tôle d’acier de ses deux poings avec rage.
« Ouvrez ! Ouvrez cette porte, bande d’imbéciles ! » hurla-t-il dans le couloir désert.
Le bruit de ses coups se perdit dans le ronronnement sourd des chaudières à gaz.
Une sonnerie brève retentit au mur. L’interphone d’urgence s’alluma d’un clic sec.
La voix de Valentina en sortit, claire, dépourvue de la moindre trace d’émotion, résonnant contre le béton brut.
« Tu as toujours été très attentif aux systèmes de sécurité, Victor. C’est toi qui as fait installer ces portes automatiques anti-intrusion après le cambriolage d’octobre. Tu avais toi-même programmé le protocole : en cas d’incident critique impliquant un membre de la famille, seul le profil biométrique de mon père, puis le mien après sa mort, peut déverrouiller les issues d’urgence souterraines. »
Victor recula lentement, s’adossant au mur froid. Ses jambes se dérobaient sous lui.
« Valentina… » balbutia-t-il vers le haut-parleur. « Ne fais pas ça. Nous pouvons régler cela financièrement. Je te cède toutes mes parts dans la holding. La totalité. Les filiales de Genève, les vignobles, les comptes à Vaduz… tout. Tu seras la seule maîtresse à bord. Laisse-moi simplement partir. Je prends un vol pour l’Amérique du Sud et tu n’entendras plus jamais parler de moi. »
Un silence glacial dura plusieurs secondes au bout du fil. Puis la voix reprit :
« Tu as regardé mon fils couler, Victor. Tu as regardé un enfant de trois ans se débattre dans l’eau sombre et froide sans faire un geste pour lui tendre la main. Tu as jeté la perche de sauvetage. Tu as calculé son agonie en millions d’euros. »
« Valentina ! » cria-t-il, sentant des larmes de pure terreur lui monter aux yeux.
« Ton argent ne m’intéresse pas. La police est en haut de l’escalier. Si tu tentes de remonter avec une quelconque velléité de résistance, Nolan et ses agents ont l’ordre strict d’ouvrir le feu. Tu vas sortir les mains sur la tête, tu vas t’agenouiller sur les pavés du conservatoire où Owen a failli mourir, et tu vas attendre que le procureur te lise tes chefs d’inculpation : tentative d’assassinat avec préméditation sur mineur de quinze ans, complicité et subornation de témoin. »