« Petit ver ! » crachait Étienne, les yeux injectés de sang, sa voix couverte par le rugissement de l’alarme. « Tu mourras ici avec ton lâche de père ! »
L’air manqua immédiatement à Lucas. Ses mains battaient frénétiquement l’air froid, cherchant une prise, tandis que la pression sur sa trachée devenait insoutenable. Des taches noires commençaient à danser devant ses yeux embués. Le gaz inerte se répandait rapidement au ras du sol, rendant chaque inspiration résiduelle brûlante et toxique.
Soudain, une ombre titubante émergea du nuage blanc. Jean, ramassant ses dernières parcelles d’énergie vitale, brandit un lourd candélabre en fer forgé posé sur une console de pierre voisine. De ses deux mains décharnées, il abattit le socle de fonte sur l’épaule droite d’Étienne.
L’os craqua dans un bruit sec. Le majordome poussa un rugissement de bête blessée et lâcha sa prise sur Lucas pour rouler sur le côté, tenant son bras brisé contre sa poitrine.
Lucas roula sur lui-même, toussant convulsivement, aspirant de grandes bouffées d’air vicié mêlé de poussière et de gaz. Il rampa immédiatement vers son père, qui venait de s’écrouler sur les genoux, épuisé par cet ultime effort.
« Papa… Lève-toi ! Il faut sortir d’ici avant que le gaz n’envahisse tout le couloir ! »
Mais alors qu’ils tentaient de se relever pour fuir vers l’escalier, un claquement lourd retentit au sommet des marches. Une silhouette vêtue d’un long imperméable sombre apparut dans l’encadrement de la porte supérieure.
Claire.
Ses vêtements étaient trempés par l’orage extérieur, ses cheveux blonds collés à ses joues baignées de larmes et de pluie. Dans sa main droite, elle tenait un vieux revolver de chasse appartenant à la collection de son père, son bras tremblant de façon incontrôlable.
Étienne, rampant sur les dalles avec l’énergie du désespoir, leva les yeux vers elle depuis le sol, un ricanement sanguinolent étirant ses lèvres.
« Claire ! » cria le majordome d’une voix éraillée. « Tuez-les ! C’est votre seule chance ! Si Jean parle, votre vie mondaine est anéantie ! La prison, la honte, la ruine ! Tirez sur eux et nous dirons que c’était de la légitime défense ! »
Claire descendit lentement les trois premières marches, le canon de l’arme pointé vers la pièce embrumée. Son regard passait avec effroi de son mari agonisant à son fils à genoux, puis à l’homme qui avait été son confident et son conseiller le plus intime pendant des années.
« Maman… » murmura Lucas, le regard transpercé d’une indicible détresse. « Regarde ce que tu as permis. Regarde ce qu’il est. »
Jean leva péniblement la tête vers son épouse. Il n’y avait plus de haine dans ses yeux, seulement une tristesse infinie, le deuil de toute une vie d’illusions partagées.
« Claire… Tu as toujours su que ce jour viendrait », dit doucement Jean, sa voix dominant à peine le grondement assourdissant de la sirène. « Tu as préféré la cage dorée à la vérité. Mais la cage est en train de brûler. Vas-tu nous assassiner de tes propres mains pour sauver des pierres et des apparences ? »
Claire s’arrêta au milieu de l’escalier. Ses mains tremblaient si violemment que le canon du revolver oscillait d’un corps à l’autre. Les larmes coulaient en torrents sur son visage décomposé.
« J’avais tellement peur… » sanglota-t-elle, la voix brisée par un désespoir atroce. « Tu voulais tout détruire, Jean ! Tu voulais qu’on devienne des parias ! Étienne m’avait juré qu’il te protégerait… Il m’avait juré que tu vivrais en sécurité loin d’ici ! »
« Il t’a menti depuis le premier jour », cria Lucas en se redressant de toute sa taille, se plaçant en bouclier entre l’arme de sa mère et son père terrassé. « Il s’appelle Étienne Morvan ! Il est venu pour détruire notre famille, pas pour la sauver ! C’est lui qui a fermé le cercueil, maman ! C’est lui qui voulait l’enterrer vivant pendant que tu pleurais devant les caméras des journalistes ! »
Ces paroles semblèrent frapper Claire avec la force d’un coup de poignard en plein cœur. Elle fixa le majordome. Étienne ne cherchait même plus à nier ; son visage tordu par la douleur de son épaule brisée n’exprimait plus qu’un mépris féroce et absolu pour cette femme qu’il avait manipulée comme une marionnette imbécile.
« Vous êtes une sotte, Claire », cracha Étienne en tentant d’atteindre avec son bras valide l’arme perdue sous les tonneaux. « Vous avez toujours été trop lâche pour voir la réalité en face. Donnez-moi ce pistolet ! Donnez-le-moi avant que votre fils ne vous dénonce lui-même aux gendarmes ! »
Claire baissa lentement les yeux vers le vieil intendant. Quelque chose d’irréversible venait de se briser en elle. L’illusion d’élégance, de contrôle et de dignité bourgeoise qu’elle avait entretenue toute son existence s’effondrait dans la boue de cette cave souterraine. Elle comprit avec une lucidité terrifiante qu’elle n’avait été que l’instrument docile de la destruction de son propre foyer.
Un déclic métallique retentit lorsque son index arma le chien du revolver.
« Vous m’avez fait sceller l’homme que j’aimais dans une boîte en bois », chuchota-t-elle, d’une voix devenue subitement blanche, dépourvue de toute émotion.
« Madame, ne faites pas d’idiotie— » commença Étienne, une lueur de véritable panique traversant enfin son regard.
Une détonation assourdissante embrasa la pièce voûtée.
La balle frappa la dalle de pierre à quelques centimètres des doigts tendus d’Étienne, faisant voler des éclats de calcaire brûlant sur son visage. Le majordome recula d’un bond convulsif, poussant un hurlement de terreur pure alors qu’il se retrouvait acculé contre le mur suintant.
Claire n’avait pas tiré pour tuer. Elle avait tiré pour briser l’emprise.
Le revolver glissa de ses doigts engourdis et rebondit lourdement sur les marches de pierre avant de s’immobiliser dans une flaque d’eau. Claire s’effondra sur l’escalier, enfouissant son visage dans ses mains tremblantes, prise de convulsions violentes alors que l’alarme continuait d’égrener son chant funèbre.