Un frisson glacial parcourut l’échine de Lucas. Il se redressa d’un bond, fixant le rétroviseur. Dans le miroir, les yeux d’Étienne ne reflétaient plus la servilité dévouée d’un domestique de maison bourgeoise. Ils brillaient d’une lucidité froide, presque méprisante.
« Vous n’auriez jamais dû fouiller ces vieux cartons dans les combles, Monsieur Jean », dit Étienne sans élever la voix, son ton demeurant poli mais dépouillé de toute chaleur humaine. « Votre grand-père était un bâtisseur pragmatique. Il savait que l’histoire ne retient que les vainqueurs, jamais le prix de leur victoire. Vous, vous aviez cette sensiblerie absurde héritée de votre mère. Vouloir expier des fautes qui ne sont pas les vôtres au détriment de ceux qui dépendent de cette fortune… C’était une folie puérile. »
« C’est toi… » souffla Lucas, le souffle coupé. « C’est toi qui as enfermé mon père ! Tu as manipulé ma mère pour qu’elle accepte cette horreur ! »
« Madame Claire est une femme faible et narcissique », répondit le majordome en rétrogradant calmement alors que la voiture franchissait les immenses grilles d’entrée du domaine. « Elle avait une peur panique du scandale public. Il m’a suffi de lui faire croire que Jean sombrait dans une démence paranoïaque et qu’une mise au vert définitive était le seul moyen de préserver votre avenir à tous les deux. Elle a signé tous les papiers médicaux sans poser de questions. Elle croyait qu’il était gardé sous sédatifs dans un pavillon discret en Normandie. Elle n’a compris le dénouement funéraire qu’hier soir, quand je lui ai annoncé que son cœur avait prétendument lâché. »
« Tu voulais m’étouffer sous terre pour que le cercueil emporte mes secrets sans autopsie ! » cracha Jean en essayant de se jeter vers l’avant, mais sa faiblesse le fit retomber lourdement sur la banquette.
« Un enterrement en caveau scellé est d’une discrétion exemplaire », admit Étienne avec une effroyable indifférence. « Les morts ne témoignent pas devant les tribunaux d’arbitrage. Malheureusement, vous aviez plus de souffle résiduel que le médecin légiste ne l’avait prévu. Et ce coup contre le bois… Un désagrément imprévu. »
La berline stoppa net devant le perron monumental du manoir. Avant que Lucas ne puisse réagir, Étienne actionna le verrouillage centralisé des portes d’un coup de pouce sec sur la console de bord. Dans le même mouvement, sa main droite jaillit de sous son manteau, brandissant un pistolet automatique compact, équipé d’un silencieux tubulaire. L’arme était pointée directement entre les deux yeux de Lucas.
« Sortez avec lenteur », ordonna Étienne, la voix tranchante comme une lame d’acier. « Les deux mains bien en évidence. Si vous tentez de courir vers la route, votre père recevra une balle dans la tempe avant que vous n’ayez franchi la première marche. »
Le silence tomba sur l’habitacle, troublé seulement par le claquement monotone des gouttes de pluie sur le toit de tôle. Lucas comprit que tout geste inconsidéré scellerait leur destin. Il leva les mains, ouvrit lentement la portière après qu’Étienne eut libéré le loquet, puis contourna le véhicule pour aider Jean à s’extraire de l’habitacle. Le vieil homme vacillait, incapable de supporter son propre poids, trempé par l’averse qui redoublait d’intensité.
Sous la menace permanente du canon noir, Étienne les guida à travers l’escalier de service, évitant les grands salons d’apparat pour s’enfoncer dans les entrailles de la demeure : les anciens celliers voûtés en pierre de taille, aménagés au dix-neuvième siècle sous les fondations du manoir. L’odeur d’humidité, de salpêtre et de poussière séculaire saisit Lucas à la gorge. Il se remémora les légendes qui couraient sur ces souterrains lorsqu’il était enfant ; son père lui avait toujours interdit d’y descendre sans surveillance.
Ils atteignirent une lourde porte blindée, encastrée dans la muraille de calcaire. À côté de la serrure moderne à combinaison se trouvait une seconde serrure, minuscule, archaïque.
« Ouvrez le coffre, Jean », commanda Étienne en tendant la petite clé en laiton qu’il avait confisquée au cimetière. « Vous êtes le seul à connaître la séquence des six chiffres du cadran supérieur. Les titres de créance et le journal des Morvan sont à l’intérieur. Vous allez me les donner, puis nous réglerons cette affaire de famille une bonne fois pour toutes. »
Jean refusa d’avancer. Appuyé contre le mur suintant, il regardait son serviteur avec un mépris incandescent.
« Si tu me tues, tu n’auras jamais le code, Étienne. Et ces documents prouveront de toute façon ton implication lorsque le notaire ouvrira mon testament olographe à Genève. »
Un sourire glacial déforma les lèvres d’Étienne. Il ne sembla nullement déstabilisé par la menace. Au contraire, un éclat de triomphe presque dément s’alluma au fond de ses prunelles grises.
« Vous croyez encore être le maître de ce jeu, Monsieur Jean ? Votre testament genevois a été racheté et détruit il y a trois mois par mes soins. Quant à la fortune des Morvan… Vous ignorez encore le détail le plus savoureux de cette histoire. »
Lucas sentit un nœud se serrer dans son estomac. L’enveloppe noire froissée dans sa poche sembla soudain vibrer d’une vérité plus sombre encore. « De quoi parles-tu, Étienne ? »
Le majordome abaissa légèrement son arme, savourant l’instant avec une perversité raffinée.
« Votre grand-père n’a pas seulement spolié ses associés, Lucas. Il a anéanti leur lignée. Le patriarche des Morvan est mort dans le dénuement le plus total dans un hospice de Lyon. Mais il avait un fils. Un jeune garçon que votre grand-père a recueilli par pure hypocrisie, pour soulager sa conscience bourgeoise, en lui offrant une place de valet de pied sous un nom d’emprunt. Ce garçon a grandi dans l’humiliation de voir les voleurs de son père festoyer dans l’or et la soie. Il a appris à courber l’échine, à cirer les bottes, à verser le vin sans jamais renverser une goutte. Il a attendu quarante ans que l’arbre pourri des Valmont produise enfin une branche assez fragile pour être brisée. »