— Elle n’a pas eu d’accident, souffla Michael. Ses lèvres articulaient à peine les sons. Tu as trafiqué la voiture.
Tyler leva les mains, reculant d’un nouveau pas vers le vestibule. Son visage avait pris une teinte cireuse, presque grisâtre.
— Non ! Non, Michael, je le jure sur la tête de nos parents ! Ce n’était pas prévu comme ça ! C’était un coup de pression ! On voulait juste lui faire peur, immobiliser le véhicule avant qu’elle ne prenne la route de la préfecture ! Le mécanicien s’est trompé dans le dosage du liquide de frein, il a sectionné la durite de secours au lieu de gripper l’étrier… C’était un accident, Michael ! Un pur accident !
— Un accident… répéta Michael d’une voix sourde.
— Écoute-moi ! sanglota presque Tyler, perdant toute dignité. Vanessa a su que la clé du coffre manquait. Éléonore avait emporté une copie, mais l’originale était cachée ici. On savait que si Sophie la trouvait ou si quelqu’un d’autre tombait dessus pendant les successions, tout remonterait à nous ! Quand Vanessa a emménagé ici avec toi, son seul travail était de retrouver cette satanée clé pour vider le coffre 412 ! Mais ta fille l’a vue fouiller le secrétaire aujourd’hui… Sophie l’a prise sur le fait !
Michael baissa les yeux vers la table basse. La paire de ciseaux argentés reposait toujours là, ses lames reflétant la lumière froide du lustre.
— Et les ciseaux ? demanda Michael sans hausser la voix. Pourquoi les ciseaux sur une enfant de sept ans, Tyler ?
Vanessa s’écria, hystérique :
— Elle ne voulait pas lâcher la clé ! Elle disait qu’elle l’avait cachée dans ses tresses ! Je voulais seulement lui faire peur pour qu’elle parle ! Tyler était en haut, il m’a dit de faire ce qu’il fallait avant que tu ne rentres !
— Tu mens, chienne ! hurla Tyler en se retournant violemment contre elle. C’est toi qui as paniqué ! C’est toi qui as pris cette arme !
Tandis que les deux amants s’invectivaient, perdant le peu de raison qui leur restait, Michael fit trois pas lents en avant. Sa silhouette massive masquait entièrement la lumière du vestibule. Il ne ressemblait plus au père affectueux ou au frère indulgent. Une violence ancienne, primitive, forgée par la douleur et la trahison, prenait possession de chacun de ses muscles.
Tyler s’en rendit compte le premier. L’instinct de survie prit le dessus sur la panique. Il plongea la main dans la poche intérieure de son veston et en sortit un petit revolver compact à barillet nickelé.
— Ne t’approche pas, Michael ! hurla-t-il, tenant l’arme à deux mains, ses bras tremblant de manière incontrôlable. Je te préviens ! Tu ne détruiras pas ma vie pour une morte !
Michael ne s’arrêta pas. Il ne ralentit même pas.
— Tu as laissé cette femme menacer ma fille, dit-il, son regard noir braqué droit dans le canon de l’arme. Tu as assassiné la mère de mon enfant. Et tu crois qu’un morceau de ferraille va te sauver de ce que je vais te faire ?
— Recule ! brailla Tyler, les larmes brouillant sa vue.
Un coup de feu retentit. La détonation fut assourdissante dans l’espace clos du salon, pulvérisant le vase en cristal posé sur le guéridon à la droite de Michael. Les éclats de verre volèrent en tous sens, lacérant l’air.
Michael ne cilla même pas. Avant que Tyler ne puisse réarmer le chien pour un second tir, Michael avait comblé la distance.
Son poing gauche s’abattit avec la violence d’une masse de démolition contre la mâchoire de son frère. Un craquement sec d’os brisé résonna, suivi d’un gémissement étouffé. Tyler fut projeté contre le montant de la porte d’entrée, l’arme lui échappant des doigts pour glisser sur le parquet ciré.
Vanessa hurla et se jeta vers la porte pour fuir dans la nuit. Mais Michael, sans même regarder Tyler qui s’effondrait au sol en crachant du sang, pivota d’une fluidité terrifiante, attrapa Vanessa par le col de sa robe rouge et la projeta au milieu du salon. Elle heurta la table basse qui se renversa avec fracas, les bouteilles et les verres s’écrasant au sol dans une mare d’alcool et de verre brisé.
Tyler tentait de ramper vers le revolver abandonné près du porte-parapluies.
Michael fit un pas, posa son talon lourd sur la main de son aîné et appuya de tout son poids. Les os des métacarpes cédèrent sous la pression avec un bruit écœurant. Tyler poussa un hurlement d’agonie, se tordant au sol, les yeux exorbités par la souffrance.
— Ne touche plus jamais à une arme dans ma maison, souffla Michael en se penchant au-dessus de lui.
Il ramassa le revolver par le canon, en vida méthodiquement le barillet dont les cinq cartouches restantes tintèrent en tombant dans sa paume, puis jeta l’arme vide au fond du couloir.
Vanessa, recroquevillée au milieu des bris de verre, pleurait à chaudes larmes, suppliant dans un bégaiement inintelligible.
— Pitié… Michael, je t’en supplie… Je ne savais pas pour la voiture… C’est Tyler qui a tout orchestré… Il m’a forcée…
Michael s’approcha d’elle. Il ne la toucha pas. Son regard posé sur elle était pire que n’importe quel coup ; c’était le mépris absolu qu’on accorde à une charogne sur le bas-côté d’une route.
— Tais-toi, dit-il simplement. Si tu prononces encore un mot, je te laisse dans cette pièce avec lui et je coupe les lumières.
Il marcha vers le téléphone fixe mural de l’entrée, décrocha le combiné sans quitter les deux corps au sol des yeux, et composa le numéro d’urgence.
— Bonjour. Ici Michael Mercer, 14 impasse des Chênes. J’ai deux criminels sous contrôle à mon domicile. Tentative d’extorsion, agression armée sur mineure et preuves matérielles d’un homicide avec préméditation maquillé en accident de la route. Envoyez trois patrouilles et une ambulance. Venez vite avant que je ne change d’avis sur l’idée de les laisser vivants.