Tyler ne clignait presque pas des paupières. Sa haute carcasse, d’ordinaire si détendue, semblait prise dans un étau invisible. La chemise grise, soigneusement repassée, tombait droit le long de ses flancs, mais ses phalanges, blanchies par la pression exercée sur la balustrade, trahissaient une panique sourde.
— Depuis combien de temps es-tu là-haut, Tyler ?
La voix de Michael résonna, basse, éraillée, dénuée de toute inflexion fraternelle. Ce n’était pas le ton d’un frère cadet s’adressant à son aîné un soir de fête de famille ; c’était la voix d’un homme qui venait d’arracher un instrument tranchant de la tempe de sa chair et de son sang.
Tyler déglutit. Une pulsation saccadée animait l’artère de son cou. Il jeta un bref regard en biais vers Vanessa, toujours affalée contre le coussin de velours du canapé, la joue rougie par la gifle, avant de descendre une première marche. Le bois gémit sous sa semelle.
— Michael, écoute-moi une seconde. Tu arrives au milieu d’un malentendu épouvantable. Vanessa a perdu la tête, je m’apprêtais à intervenir quand tu as passé la porte.
— Tu t’apprêtais à intervenir ? répéta Michael en montant d’un pas vers le bas de la rampe, faisant reculer Sophie d’un mouvement d’épaule instinctif. Elle tenait les cheveux de Sophie. Elle avait une paire de ciseaux à deux millimètres de sa tempe. Sophie hurlait. Tu étais là, les bras ballants. Tu as attendu que j’entre pour esquisser le moindre geste.
— Ne l’écoute pas ! cracha soudain Vanessa depuis le sofa.
Elle s’était redressée d’un coup, titubant sur ses escarpins vernis. Sa robe rouge, d’ordinaire si impeccable, était froissée sur la hanche. Ses pupilles dilatées brûlaient d’une frénésie nerveuse qui n’avait plus rien à voir avec la jeune femme calme, raffinée et attentive qu’elle s’évertuait à incarner depuis deux ans.
— Ne l’écoute pas, Michael ! hurla-t-elle à nouveau, sa voix brisant le silence pesant. Tu crois que c’est moi le monstre ici ? Demande-lui ce qu’elle tenait ! Demande à ta petite princesse ce qu’elle s’apprêtait à détruire !
Sophie enfouit violemment son visage dans le creux du cou de son père, son petit corps secoué d’un tremblement convulsif.
— Elle ment, papa… murmura l’enfant d’une voix étranglée par les glaires du sanglot. Elle est méchante. Elle et l’oncle Tyler… ils parlaient dans la chambre de maman.
À ces mots, Tyler s’arrêta net au milieu de l’escalier, la semelle suspendue au-dessus de la quatrième marche. Une ombre de terreur pure traversa ses iris noisette. Michael le vit. Ce n’était plus seulement de la surprise ou de la gêne ; c’était la panique brute d’un coupable pris au piège dans une pièce sans issue.
— Qu’est-ce que tu racontes, Sophie ? demanda Michael, la gorge sèche, posant un genou à terre pour croiser le regard brillant de sa fille. Qu’est-ce que tu faisais dans la chambre de ta mère ?
La chambre d’Éléonore. Depuis la mort brutale de son épouse dans un accident de voiture deux ans plus tôt, Michael gardait cette pièce fermée à double tour au bout du couloir de l’étage. Il y conservait ses affaires, ses carnets, ses peintures inachevées, le sanctuaire intouchable du deuil. Même Vanessa n’avait jamais eu le droit d’y mettre les pieds sans lui.
— J’avais froid aux pieds, balbutia Sophie, les lèvres bleuies par l’angoisse. Je voulais chercher la boîte en fer blanc avec les photos de maman sous la commode. La porte était ouverte. Vanessa était à genoux devant le vieux secrétaire. Et… et l’oncle Tyler lui tenait le sac.
— Tais-toi ! aboya Vanessa en faisant un pas en avant, les ongles crispés sur ses paumes. Tais-toi immédiatement, espèce de petite manipulatrice !
— Un pas de plus vers elle et je t’envoie contre le mur, siffla Michael sans même tourner la tête vers sa fiancée, les yeux dardés sur Tyler qui descendait à présent les dernières marches avec une lenteur calculée.
Tyler tenta un sourire conciliant, une grimace grotesque qui déforma sa bouche.
— Michael, du calme. Tu laisses l’imagination d’une enfant de sept ans monter une tragédie en épingle. Sophie nous a vus entrer dans la pièce, c’est vrai. Vanessa cherchait simplement un bijou de famille que maman voulait qu’elle porte pour le dîner ce soir. Tu te rappelles, le pendentif en saphir que notre mère avait confié à Éléonore avant de mourir ?
Michael se releva lentement, toisant son frère aîné de toute sa stature. Les deux hommes se ressemblaient par les traits, mais là où Michael possédait un visage anguleux et franc buriné par des années d’exercice sur les chantiers maritimes, Tyler avait l’allure lisse et suave d’un courtier d’assurance habitué aux faux-semblants et aux signatures hâtives.
— Maman n’a jamais donné de saphir à Éléonore, Tyler. Ce pendentif est dans le coffre de la banque depuis dix ans. Pourquoi mens-tu ?
Un silence de plomb tomba à nouveau sur la grande pièce. Le tic-tac de l’horloge comtoise semblait résonner dans les boiseries comme un marteau frappant sur une enclume.
Vanessa sentit l’étau se resserrer. Sa panique se transforma en une agressivité sauvage. Elle contourna la table basse, évitant soigneusement de regarder les ciseaux abandonnés sur le bois ciré.
— Elle avait une clé, Michael ! Une minuscule clé dorée qu’elle a avalée ou cachée dans sa poche ! Elle l’a arrachée de la doublure du secrétaire avant que je puisse la récupérer !
— Une clé ? Quelle clé ?
Sophie tira doucement sur la manche de Michael.
— Elle n’est pas dans ma poche, papa. Elle voulait me couper les cheveux parce qu’elle croyait que je l’avais tressée dedans. Mais elle s’est trompée. Je l’ai mise dans le boîtier de ma montre.
La petite fille tourna son poignet gauche. Autour de son bras fluet, la montre-jouet en plastique rose, offerte pour son anniversaire, comportait un petit compartiment secret destiné à contenir des autocollants. D’un doigt malhabile mais déterminé, Sophie fit coulisser le clapet en plastique.