« Que… quel est le sens de cette mascarade ? » bafouilla Hector, perdant immédiatement son aplomb oratoire. « Ethan ? Tu étais censé être à Bergen jusqu’au Nouvel An ! »

Éléonore porta la main à son collier de diamants, ses lèvres pincées blanchissant sous la colère. « Ethan, comment oses-tu interrompre cette soirée de bienfaisance dans un tel état ? Et pourquoi avoir tiré ces enfants de leur lit ? Regarde-les, elles sont hystériques, elles ont besoin de calme et de leurs calmants ! »

Ethan s’arrêta à cinq mètres de l’estrade d’honneur.

Il déposa lentement ses quatre filles sur une des tables les plus proches, écartant d’un revers de main négligent un candélabre en argent massif et un plat de saumon fumé qui s’écrasèrent au sol dans un tintement sourd. Les fillettes restèrent assises en tailleur sur la nappe immaculée, apeurées mais réconfortées par la présence de leur père qui se tenait debout devant elles, tel un rempart vivant.

« Elles n’ont pas besoin de calmants, Éléonore », résonna la voix d’Ethan, claire, coupante, dénuée de la moindre hésitation. « Elles ont besoin d’eau. Elles ont besoin de nourriture qui n’a pas pourri depuis trois semaines. Et elles ont besoin que les parasites qui ont assassiné leur mère et tenté de détruire leur esprit rendent des comptes devant tout le monde. »

Un murmure scandalisé monta de la foule. Un notable s’avança, l’air indigné. « Voyons, Ethan, vous perdez la tête ! Accuser votre belle-mère et monsieur de La Tour le soir de Noël ? »

« Regardez l’écran », répondit simplement Ethan.

D’un geste fluide, il pressa la touche d’activation sur son récepteur satellite.

Aussitôt, le système d’éclairage de la salle de bal s’atténua de moitié. Les projecteurs qui illuminaient les portraits de famille le long des murs s’éteignirent, tandis que le panneau vidéo géant situé derrière l’estrade — celui-là même qui devait afficher à minuit le logo de la nouvelle fondation caritative d’Hector — s’alluma d’une lueur blanche éclatante.

Ce ne fut pas le visage de Claire qui apparut en premier.

Ce furent des dizaines de bordereaux bancaires, de relevés de transactions cryptées et de copies de courriels internes datés des huit derniers mois. Les montants apparaissaient en lettres capitales rouges : des virements récurrents émis depuis les comptes de gestion d’Hector à destination d’une société écran domiciliée aux îles Caïmans, immédiatement retransférés sur les comptes personnels de Vanessa et de deux médecins de la clinique Sainte-Geneviève.

Sous les yeux ébahis des investisseurs et des juges présents dans la salle, les annotations d’Hector apparaissaient en toutes lettres :
« Majoration des doses de sédatifs pour Claire de Val-d’Ombre à compter du 14 mai. Nécessité d’accélérer le déclin cognitif avant la révision annuelle du conseil. Concernant les enfants : maintenir l’isolement sensoriel au rez-de-chaussée bas. Aucun contact extérieur. Développer le sentiment d’abandon maternel pour justifier le diagnostic d’aliénation réactive auprès des experts du tribunal. »

Des cris d’horreur étouffés retentirent parmi les invités. Plusieurs dames reculèrent précipitamment, leurs mains gantées plaquées sur leur bouche. Deux membres éminents du barreau, assis aux premières loges, se levèrent d’un bond, le regard incrédule rivé sur les preuves accablantes qui défilaient avec une précision millimétrée.

Hector devint blême comme un linge. « C’est un faux ! Une manipulation informatique grossière ! Sécurité ! Qu’on expulse cet homme et qu’on coupe le courant ! »

Mais les trois agents de sécurité du domaine, des gardes chevronnés qui avaient servi sous le commandement du père d’Ethan des années plus tôt, restèrent immobiles près des portes d’accès. L’un d’eux, un homme aux tempes grises nommé Marc, croisa les bras sur sa poitrine et regarda Hector avec un dégoût non dissimulé.

« Le courant ne sera pas coupé, Hector », continua Ethan, sa voix dominant le tumulte grandissant. « Parce que ce flux n’est pas seulement projeté ici. Au moment où je vous parle, chaque pièce à conviction, chaque prescription médicale falsifiée, chaque enregistrement audio de Claire a été envoyé directement au parquet général de Paris, à l’Office central de lutte contre la corruption et aux rédactions en chef des quatre plus grands quotidiens du pays. »

Puis, l’écran géant bascula.

Le visage de Claire apparut, grandeur nature. Elle n’était plus la femme d’affaires rayonnante que tous avaient connue aux galas de bienfaisance. C’était une jeune mère amaigrie, luttant contre les poisons lents qu’on lui injectait sous couvert de soins palliatifs, mais dont le regard brillait d’une lucidité héroïque.

« Si vous entendez ceci », disait Claire sur la bande sonore d’une fidélité terrifiante, « c’est qu’Éléonore et Hector ont réussi à m’arracher à mes filles. Éléonore ne m’a jamais pardonné d’avoir hérité du sang et des biens de mon père. Quant à Hector, sa cupidité l’a poussé à spéculer sur la chute de notre groupe. Ils ont besoin de la mort d’Ethan ou de l’anéantissement de mes quatre petites filles pour faire main basse sur les fiducies bloquées jusqu’à leur majorité. À tous ceux qui festoient dans mon manoir ce soir : regardez bien sous la table de l’office. C’est là qu’ils comptaient laisser mourir mes enfants de faim et de chagrin. »

Le silence qui suivit était absolu. On n’entendait plus que le crépitement des bûches dans l’âtre et la respiration sifflante d’Éléonore.

La marâtre tenta une dernière manœuvre désespérée. Elle s’avança vers le bord de l’estrade, pointant un doigt tremblant de rage vers les quatre fillettes assises sur la table au milieu des couverts d’or.

« Ne vous laissez pas abuser par ce théâtre larmoyant ! » cria-t-elle, sa voix autrefois mélodieuse devenue stridente et écorchée. « Ces enfants sont folles ! Regardez-les ! Elles n’ont même pas la décence de pleurer convenablement ! Elles sont dégénérées, tout comme leur mère l’était dans ses derniers jours ! J’ai consacré ma vie à maintenir le standing de ce nom pendant qu’Ethan fuyait ses responsabilités ! »

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase.