Hector de La Tour. L’associé principal d’Ethan. L’homme qui l’avait convaincu, documents falsifiés à l’appui, que seule sa présence physique en mer du Nord pouvait sauver le conglomérat de la faillite après la disparition tragique de Claire. Et Éléonore, la marâtre de Claire, une femme mondaine au venin raffiné, écartée de l’héritage direct des grands domaines vingt ans plus tôt, mais revenue hanter les couloirs du manoir dès les premiers signes de maladie de sa belle-fille.
Ethan relâcha la pression d’un coup sec. Grant s’effondra sur le carrelage en toussant et crachant.
Ethan se détourna un instant des deux lâches. Il s’agenouilla devant ses quatre filles. La fureur sauvage qui consumait son cœur s’éteignit instantanément pour laisser place à une tendresse désespérée. Harper, la plus hardie, celle dont le poignet portait encore la marque rouge des ongles de Vanessa, s’avança lentement. Elle tendit ses deux petites mains sales et toucha la barbe broussailleuse d’Ethan.
« Papa ? C’est vraiment toi ? »
« C’est moi, mon cœur. C’est fini. Plus personne ne vous touchera. Plus jamais. »
Il retira son épais manteau de laine doublé de fourrure et l’étendit sur le sol froid comme un tapis protecteur. En quelques gestes précis, il y installa ses quatre filles, les enveloppant dans l’étoffe tiède imprégnée de son odeur de grand vent et de cèdre. Nora enfouit ses orteils gelés dans la doublure avec un petit gémissement de soulagement.
« June, Harper, Maeve, Nora. Regardez-moi », dit-il d’un ton ferme et rassurant. « Votre maman vous aimait plus que le monde entier. Elle s’est battue chaque seconde pour vous. Ce qu’on vous a dit ici n’était qu’un tissu de mensonges forgé par des monstres. Et ce soir, ces monstres vont payer la note. »
Il se releva. Sa décision était prise. Pas d’appel immédiat à la police locale qui, il le savait bien, mangeait dans la main d’Hector et d’Éléonore depuis des décennies dans cette province reculée. La justice devait être publique, implacable, sans appel possible.
Il ramassa la tablette et connecta la clé USB rouge à son téléphone satellite personnel. En trois manipulations rapides, il synchronisa le contenu crypté avec le système domotique central du manoir. C’était lui qui avait conçu et financé l’infrastructure audiovisuelle de Val-d’Ombre avant la tragédie. Il connaissait les fréquences de secours, les relais prioritaires et les protocoles d’urgence que personne, pas même les nouveaux régisseurs corrompus, n’avait pris la peine de mettre à jour.
« Vous deux », ordonna Ethan sans même baisser les yeux vers Vanessa et Grant qui rampaient au sol. « Vous allez vous lever. Vous allez essuyer vos visages. Et vous allez entrer dans cette salle de bal exactement comme si rien ne s’était passé. Si l’un de vous esquisse un geste pour prévenir Hector ou Éléonore, je diffuse immédiatement sur le réseau de la bourse de Francfort et aux médias d’investigation l’intégralité des relevés de comptes off-shore de l’oncle Hector que Claire avait pris soin de dupliquer sur cette clé avant de mourir. »
Vanessa tremblait de tout son corps. « Tu… tu nous laisses la vie sauve si on t’obéit ? »
« Je vous laisse l’opportunité de vous asseoir sur le banc des accusés plutôt que de finir écrasés sous les décombres de ce qui va suivre », trancha Ethan. « Debout. »
Il prit June et Harper dans son bras gauche, Maeve et Nora dans son bras droit. Les quatre fillettes ne pesaient presque rien, un fardeau de plumes et d’os qui lui déchirait l’âme. Elles étaient sales, décoiffées, enveloppées dans les pans rabattus de son manteau, leurs petits visages émergeant à peine au-dessus du col.
D’un coup de pied lourd et délibéré, Ethan fit voler en éclats le loquet intérieur de la porte battante.
La lumière jaillit, violente, éclatante, dorée.
Dans la salle de bal, le spectacle était à son apogée. Trois cents convives en smokings sombres et robes de haute couture conversaient sous des lustres en cristal de Bohême d’où tombaient des reflets d’argent. Les tables de banquet pliaient sous les pyramides de crustacés, les rôtis fumants nappés de sauces riches, les pièces montées de macarons et les carafes de vins centenaires. Au fond de la salle, près de la cheminée monumentale dont les flammes dansaient avec une chaleur insolente, trônaient Hector de La Tour et Éléonore de Montalembert.
Hector, un homme d’une soixantaine d’années au port altier et aux tempes argentées impeccablement gominées, levait son verre de champagne millésimé face à un parterre de notaires, d’avocats et de figures politiques régionales. À sa droite, Éléonore, vêtue d’un fourreau de velours pourpre orné de diamants qui avaient appartenu autrefois à la mère de Claire, souriait avec cette condescendance glaciale qui caractérisait sa caste.
« Mes chers amis », déclamait la voix de velours d’Hector, amplifiée par les micros d’ambiance. « En cette sainte nuit de Noël, nous devons avoir une pensée pour notre cher Ethan, retenu loin de nous par les devoirs de notre charge industrielle, mais aussi pour les malheureuses petites orphelines. Comme vous le savez, la disparition prématurée de Claire a laissé chez ces enfants des séquelles psychiatriques inguérissables. Il est de notre devoir chrétien et familial de reprendre la gestion du domaine et des trusts pour garantir leur prise en charge dans des instituts spécialisés en Suisse romande… »
Des murmures approbateurs et faussement apitoyés parcoururent l’assemblée.
C’est à cet instant précis que le vacarme de la porte défoncée fit taire les violons.
Un silence soudain et lourd s’abattit sur la galerie. Les conversations se brisèrent net. Les verres restèrent suspendus aux lèvres. Les regards convergèrent vers l’entrée latérale des offices.
Ethan avançait au milieu de l’allée centrale, marchant d’un pas régulier sur les tapis persans d’un rouge profond. Sa stature d’ours blessé contrastait violemment avec le raffinement précieux de l’assemblée. Sur sa poitrine, étroitement serrées contre lui, quatre petites créatures hagardes clignaient des yeux sous les éclats aveuglants des lustres. Leurs joues creuses, leurs lèvres fendillées par le gel et la crasse évidente de leurs chemises d’indiennes faisaient tache d’huile sur la splendeur bourgeoise de la soirée. Derrière lui, Vanessa et Grant suivaient comme des spectres condamnés, le teint cireux, les yeux baissés vers le sol.