« Lorenzo ! » hurla Cassandra, terrifiée, tentant de lever son arme vers lui d’une main tremblante.
Lorenzo ne daigna même pas tirer. En trois enjambées fulgurantes, il combla la distance, saisit le poignet de la jeune femme et lui brisa l’articulation d’une torsion sèche et impitoyable.
L’arme tomba sur le sol. Cassandra s’effondra à genoux en hurlant de douleur, tenant son bras cassé contre sa poitrine.
Lorenzo l’écarta d’un coup de pied froid, la traitant comme un déchet encombrant, et se précipita immédiatement vers moi.
Il tomba à genoux dans mon sang, jetant ses armes de côté. Ses mains puissantes, d’ordinaire si fermes et si redoutables, tremblaient d’une angoisse presque fébrile lorsqu’elles se posèrent sur mes joues pour relever doucement ma tête.
« Clara… Mon Dieu, Clara… Reste avec moi, » supplia-t-il, la voix brisée par une terreur qu’aucun ennemi n’avait jamais réussi à lui inspirer. « Regarde-moi. Ouvre les yeux. »
Je clignai des paupières, esquissant un faible sourire malgré la douleur lancinante qui pulsait dans ma tempe.
« Vous… vous n’êtes pas mort sur la route 9… » chuchotai-je dans un souffle ténu.
« Il faudrait une armée entière pour m’empêcher de revenir vers toi, » répondit-il avec une férocité désespérée, essuyant le sang sur mon front avec sa manche de chemise trempée. « Où est ma mère ? Dis-moi qu’elle va bien ! »
« Dans la chambre forte… Derrière le lambris… Elle est saine et sauve, Lorenzo… Elle n’a rien… »
Un soupir colossal, un râle de soulagement pur déchira la poitrine du colosse. Il appuya son front contre le mien, fermant les yeux, ses épaules massives secouées d’un frémissement imperceptible.
« Tu l’as protégée… Au péril de ta propre vie, tu l’as encore sauvée… » murmura-t-il contre ma peau, sa voix vibrant d’une émotion brute qui me bouleversa au plus profond de mon être.
« C’était mon devoir… C’est votre mère… »
« Non, Clara, » dit-il en relevant la tête pour plonger ses yeux noirs baignés de larmes dans les miens. « Ce n’était pas un devoir. C’était un miracle. Et tu es la chose la plus précieuse que cette maison ait jamais abritée. »
Il se tourna vers Matteo, qui attendait ses ordres en maintenant Cassandra au sol sous la semelle de sa botte cirée.
« Fais venir l’équipe médicale immédiatement ! » tonna Lorenzo. « Si elle perd connaissance, je vous fais tous pendre ! »
« Tout de suite, patron ! » répondit Matteo avant de crier des ordres dans sa radio.
Puis, le regard de Lorenzo retomba sur Cassandra, qui gémissait sur le tapis, le visage ravagé par la boue, le sang et les larmes. Toute lueur d’humanité disparut à nouveau de ses traits, laissant place au masque d’acier du souverain implacable de la pègre.
« Que fait-on d’elle, patron ? » demanda l’un des gardes en désignant la femme brisée.
Lorenzo se releva lentement, toisant celle qui avait autrefois prétendu partager sa vie avec un mépris si absolu qu’il en était plus destructeur que la mort elle-même.
« La mort serait une issue trop douce et trop rapide pour quelqu’un qui a osé profaner ce sanctuaire, » prononça-t-il d’une voix glaciale. « Livrez-la aux autorités fédérales avec le dossier complet sur les fraudes et les commandites d’assassinat de son père que nous gardions en réserve. Qu’elle passe le restant de ses jours dans une cellule de haute sécurité pour terrorisme et complicité de meurtre, sans un sou, sans son nom, déchue de tout ce qu’elle vénérait. Qu’elle vieillisse entre quatre murs gris, seule avec sa haine. »
Cassandra tenta de supplier, mais un garde lui passa immédiatement un bâillon avant de la traîner sans ménagement hors du manoir vers son destin de déchéance éternelle.
Deux ans plus tard.
Le soleil printanier inondait de ses rayons dorés la grande terrasse de marbre blanc surplombant les collines verdoyantes du domaine Moretti. L’air était doux, parfumé par la floraison éclatante des jasmins et des orangers en fleur.
La terreur de cette nuit d’automne n’était plus qu’un lointain souvenir, une cicatrice effacée par le temps et la renaissance d’un foyer enfin apaisé.
Au centre de la terrasse, autour d’une immense table dressée pour une grande fête de famille, les rires fusaient dans la lumière de midi.
Assise au bout de la table dans un fauteuil confortable garni de coussins de velours, Evelyn Moretti, vêtue d’une élégante robe de lin perle, contemplait le spectacle avec des yeux pétillants de bonheur. La maladie était toujours là, bien sûr, mais les traitements de pointe avaient considérablement ralenti sa progression. Ses mains tremblaient encore parfois, mais ce tremblement ne portait plus aucune honte, aucune culpabilité. C’était simplement la marque honorable d’une longue vie remplie de combats.
À ses côtés, mon père, le teint hâlé et le sourire rayonnant, discutait joyeusement de jardinage avec Matteo, qui avait troqué son arme d’épaule contre un tablier de cuisine pour surveiller la cuisson des viandes au barbecue.
Et au bout de la table, face à sa mère, se tenait Lorenzo.
Il portait une chemise blanche aux manches retroussées, laissant entrevoir ses tatouages sombres. Mais son regard n’avait plus rien de la dureté impénétrable d’autrefois. La paix avait trouvé son chemin dans son âme tourmentée.
Le déjeuner fut servi par le personnel de maison, qui travaillait désormais dans une atmosphère de respect mutuel et de dignité absolue, loin de la terreur féodale qui régnait jadis sous le regard des anciennes maîtresses de maison.
Un jeune serveur déposa devant Evelyn une assiette de viande rôtie parfumée aux herbes de Provence.
La vieille dame prit sa fourchette. Sa main eut un léger soubresaut, et un morceau de viande manqua d’échapper à sa prise.
Autrefois, le monde se serait arrêté dans une gêne mortelle.
Mais aujourd’hui, personne ne détourna le regard.
Lorenzo se leva de sa chaise avec une aisance tranquille. Il s’approcha de sa mère, posa une main affectueuse sur son épaule fragile, prit délicatement la fourchette d’argent et coupa le rôti en petits morceaux parfaits, avec cette même patience infinie qu’il avait démontrée deux ans plus tôt au milieu du chaos.